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Dans le lit de l’Irlandais mort

Par Inaam Kachachi
Publié par Narimane Abd Alrahman le 06/01/2018
Découvrez la traduction du texte inédit de l'auteure iraquienne Inaam Kachachi invitées aux Assise du Roman 2017.
Inaam Kachachi
Texte traduit de l'arabe par :
Mohammad Al Saadi

Je sais, à présent, que je pourrai supporter la cellule individuelle et ce qu’elle implique de solitude et frugalité si je persévère et vais jusqu’au bout de cette peine de réclusion littéraire. Je ne suis, certes, point assignée à résidence. Nul ne m’épie, ni ne compte mes pas ou m’empêche de sortir. Je bénéficie au contraire d’une de ces invitations généreuses offertes aux auteurs étrangers par des institutions culturelles. Mais où aller, suspendue que je suis au dernier étage d’un vieil immeuble sans ascenseur, tout plein de cages d’escaliers et de verrous ? Où aller, loin des miens, dans une ville dont je ne connais ni la langue ni personne ?

Point de téléviseur, ici, ni de poste de radio pour égrener en direct les catastrophes de la planète. Sans mon téléphone portable, censé être intelligent et doté d’une mémoire plus performante que la mienne, je serais totalement isolée du monde. N’est-ce cela dont je rêvais afin de « me consacrer à la créativité » ? Comme il est prétentieux, l’écrivain, lorsqu’il estime que le monde entier – avec ses bruits, ses engagements et ses préoccupations – complote contre lui pour le distraire et l’empêcher de coucher sa verve sur le papier ! Voici devant toi ton ordinateur, ton imprimante et ton bloc de papier blanc. Accouche donc de tes merveilles. Il n’est plus point de prétexte qui tienne.

Ma chambre, il est vrai, n’était guère davantage qu’une sympathique cellule. La scrutant, j’y découvris une collection de livres rangés sur de petites étagères. Toutes les langues du monde étaient présentes. J’osai tendre la main et les feuilleter, l’un après l’autre, pour lire de chaleureuses dédicaces, écrites des mains mêmes de leurs auteurs. Combien d’écrivains avaient hanté cette thébaïde avant moi ? Combien étaient-ils à s’y être attablés devant le petit bureau, à avoir dormi dans ce lit et laissé des mots de gratitude ou d’encouragement à bien mener la tâche ? Leurs seuls souffles suffisaient à chasser ma solitude et m’insuffler la vitalité.

Lors d’une halte dans un vieil hôtel de Londres, j’avais déjà vu semblable bibliothèque, en plus grande et avec des noms plus nombreux et plus illustres. C’était à Soho, à quelques pas de Bloomsbury, la fameuse maison d’édition. Celle-ci avait pour coutume de faire loger dans cet établissement ses auteurs étrangers de passage dans la capitale britannique. Il était également de coutume que ces derniers, à la demande de l’hôtelier, laissassent dans la bibliothèque des copies de leurs œuvres signées de leurs mains. Il y avait là les traces de romanciers de renommée mondiale, comptant des prix Nobel, dont je n’eus jamais osé m’imaginer croiser les pas.



Ce texte a pu être publié grâce au concourt de :

Assises Internationales du Roman.


 

En partenariat avec :

Institution incontournable de la scène culturelle à Lyon, la Villa Gillet rassemble artistes, écrivains et chercheurs du monde entier pour nourrir une réflexion publique autour des questions de notre temps à l'occasion de conférences, débats, tables rondes, et lectures.

 

 

 

 

Pour citer cette ressource :

Inaam Kachachi, "Dans le lit de l’Irlandais mort", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2018. Consulté le 26/02/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/arabe/litterature/contemporaine/textes-inedits/dans-le-lit-de-l-irlandais-mort