Accès direct au contenu

 
Recherche
Retour rapide vers l'accueil

Guerre d’Algérie et bande dessinée : l’exemple d’Azrayen’.

La guerre d'Algérie : un sujet peu abordé dans la bande dessinée francophone:

 

C’est un lieu commun que de dire que la guerre d’Algérie est un sujet tabou au sein de la société française. Si cette affirmation peut être nuancée dans de nombreux domaines, force est de constater la faiblesse des bandes dessinées françaises traitant de ce sujet. Faiblesse quantitative, certes, faiblesse qualitative également.

La première bande dessinée française consacrée à cette question fut publiée en 1982[1], vingt ans après la fin de la guerre (même s’il fallut en réalité attendre 1999 pour que les autorités françaises, qui parlaient jusque-là des « évènements d’Algérie », reconnaissent officiellement le statut de guerre à ce conflit). Il s’agissait d’Une éducation algérienne[2], scénarisée par un ancien rédacteur en chef de la revue Pilote mais qui ne connut pas un grand écho à l’époque de sa publication. Ce n’est que dans les années 1990 que le neuvième art commença à s’emparer réellement de ce thème, avec notamment Le chemin de l’Amérique[3] qui reçut l’Alph-Art du meilleur album à Angoulême en 1991 ou encore la série des Petit Polio[4].

Mais ce sont deux œuvres en particulier qui montrèrent que la bande dessinée pouvait traiter de ce sujet complexe avec brio : Azrayen’[5], tout d’abord, dont l’analyse sera l’objet de cet article, et Carnets d’Orient[6], ensuite, série de dix albums dans lesquels Jacques Ferrandez couvre toute la période de l’occupation française en Algérie, de 1830 à 1962. Le tome 6 de cette série[7] reçut le prix de la BD France info au festival d’Angoulême en 2003, tandis que le premier volume d’Azrayen’ avait reçu dès 1999 le prix de le critique à Angoulême.

Ces deux séries connurent une reconnaissance aussi bien critique que publique et inspirèrent de nombreux auteurs qui s’attaquèrent à ce sujet dans les années 2000. Sans prétendre à l’exhaustivité, on pourrait ainsi citer Là-bas[8], D’Algérie[9], Tahya El-Djazaïr[10], Octobre Noir[11], ainsi que de nombreuses autres bandes dessinées dans lesquelles la guerre d’Algérie n’est qu’un élément secondaire de la trame narrative, comme c’est le cas dans Le combat ordinaire[12] ou dans Babel[13].

Enfin, s’inscrivant dans la commémoration de l’anniversaire des accords d’Évian, de très nombreuses BD parurent l’an dernier, en 2012, à l’image de Charonne-Bou Kadir[14], d’Alger la Noire[15], de Retour à Saint-Laurent-des-Arabes[16], d’El Djezaïr[17], de Demain, demain[18] ou encore de Leçons coloniales[19]. On remarquera au passage que, de manière significative, trois de ces cinq ouvrages s’inscrivent dans une importante dynamique contemporaine, puisqu’il s’agit de bandes dessinées documentaires relevant de ce que l’on appelle le BD-journalisme ou BD-reportage, qui s’inspire de la méthode et des travaux du dessinateur américain Joe Sacco[20]. Jeanne Puchol et Daniel Blancou ont tous deux mené une enquête minutieuse, notamment auprès de leurs parents, tandis que Laurent Maffre s’appuie également sur de nombreux témoignages pour décrire le bidonville de Nanterre.

Si le neuvième art a été autant mis à contribution pour commémorer cet évènement, c’est qu’il paraît désormais tout à fait légitime pour aborder ce sujet. Et c’est selon une telle logique que l’une des principales expositions organisée en France à cette occasion fut centrée sur l’œuvre de Jacques Ferrandez : l’exposition « Algérie 1830-1962 », présentée au Musée de l’Armée, mit en effet en regard des objets issus des fonds du Musée et des planches de bande dessinée.


 

Présentation de l'oeuvre et de ses auteurs :


Frank Giroud possède un profil particulier au sein du petit monde de la bande dessinée, non seulement parce qu’il a touché à de nombreux domaines (écrivant ainsi plusieurs chansons pour la chanteuse Juliette sur l’album Assassins sans couteaux), mais aussi parce qu’il possède une solide formation d’historien. Ancien élève de l’École des Chartes, agrégé d’histoire, ancien professeur d’histoire, F. Giroud a néanmoins voulu dès son plus jeune âge se consacrer aux fictions, et il écrivit ses premiers scénarios pour les éditions Larousse, qui publiaient alors une histoire du Far West en BD, dès l’âge de 23 ans 

L’histoire est omniprésente dans l’œuvre de F. Giroud, qu’il s’agisse du XVIIe siècle avec Taïga[21] et Pieter Hoorn[22], de la Révolution française avec Les Patriotes[23], du début du XXe siècle avec Louis la Guigne[24] ou encore de la guerre d’Indochine avec Les oubliés d’Annam[25]. Mais son œuvre  n’est pas constituée que de bandes dessinées historiques et son plus grand succès de librairie, le Décalogue[26], n’en est d’ailleurs pas une, selon l’auteur lui-même :  « Le Décalogue n’a de rapport avec l’Histoire qu’au sens où les intrigues sont situées dans le passé, et il en est de même pour [la série] Secrets : dans L’Écharde[27], l’Histoire n’apparaît qu’à travers les allusions aux événements de Mai 68, et dans Le Serpent sous la Glace[28], qu’à travers l’anecdote de l’expédition soviétique au Pôle nord. Allusions et anecdote qui servent à construire l’intrigue et non à brosser un tableau de l’époque. Quant à L’Expert[29], dont une partie se déroule dans la Lituanie du XVe siècle, il s’agit là d’une vision beaucoup plus romanesque qu’historique. […] Le destin personnel devient historique dans deux cas : lorsque l’individu, par ses actes ou ses prises de position, influe sur le cours des événements (par exemple lorsque Louis la Guigne, dans L’Escouade pourpre, empêche, sans saisir toutes les implications de son acte, un attentat contre Mussolini) ; ou lorsque le destin individuel devient emblématique. Dans Les Oubliés d’Annam, par exemple, Henri Joubert n’accomplit aucun exploit, mais par ses choix, ses espoirs, ses souffrances et ses désillusions, il représente ceux que l’on appelait les « Ralliés » ou les « Soldats blancs d’Hô-Chi-Mihn ». »[30]. Quant à l’œuvre qui nous intéressera ici, Giroud la classe clairement dans la rubrique historique de son œuvre : « Lorsque dans Azrayen, je raconte les destins croisés du capitaine Valera, du jeune Meissonnier et de Takhlit, l’institutrice berbère, je porte effectivement, au-delà de ces drames individuels, un regard sinon d’historien, du moins d’enquêteur sur la Guerre d’Algérie. […] D’ailleurs, avant d’attaquer [ce] récit, j’ai épluché une masse de documentation considérable, et je n’ai pas hésité à me rendre sur place »[31].

L’œuvre de Christian Lacroix, dit Lax, comprend également un important pan historique, à partir de 1987, notamment, quand il commence à dessiner le XVIIIe siècle, sur un scénario de Patrick Cothias[32]. Lax porte plusieurs casquettes, celle de dessinateur bien sûr, mais aussi celle de scénariste[33] et celle d’ "auteur complet "[34]. Sa rencontre avec F. Giroud fut un moment important de sa carrière et leur duo publia trois bandes dessinées "historiques" marquantes[35] dans la prestigieuse collection « Aire Libre », chez Dupuis. Celle qui nous intéresse, Azrayen’, marqua un véritable tournant dans son œuvre. En effet, à l’occasion de cet album, Lax remit complètement en question son style, exerçant une véritable "mue graphique" et aboutissant à un style désormais extrêmement reconnaissable. Avant de s’attaquer à Azrayen’, Lax s’est enfermé plusieurs mois dans son atelier, changeant ses outils de travail, abandonnant tous ses réflexes de dessinateur. Si Azrayen’ est le résultat de cette révolution esthétique, il en est aussi en un sens la cause, Lax sentant qu’il devait changer ses habitudes de travail pour aborder un sujet aussi délicat et important que celui-ci. 

 

Couverture de l’intégrale d’Azrayen’

 

L’histoire d’Azrayen’ prend pour cadre la Kabylie de 1957. Le lieutenant Messonier, à la tête d’une section de harkis, a disparu sans laisser de traces depuis plus de deux semaines. Le capitaine Valéra, aidé notamment par l’amante du disparu, une institutrice berbère, part à leur recherche. Faute d’indice, il commence par essayer de comprendre qui était ce lieutenant, surnommé Azrayen’, c’est-à-dire l’ange de la mort en kabyle. Cette intrigue, relativement simple, permet aux auteurs de dresser un portait assez large de la situation algérienne et des différents protagonistes des « évènements d’Algérie ».

 

L'Histoire au service de l'histoire

Ce n’est pas ici le lieu de proposer une analyse détaillée de l’œuvre de Frank Giroud. On peut cependant remarquer que celle-ci est divisée en deux pans relativement différents. Le jeune Frank, celui de Louis la Guigne[36], Louis Ferchot[37], Pieter Hoorn[38], Les Patriotes[39] ou Le Crépuscule des braves[40], construit des scénarios parfois politiquement engagés, toujours très documentés d’un point de vue historique, dans lequel chaque bouton de manchette a supposé des heures de recherche en archives, ce qui accompagne un penchant parfois didactique[41]. Le Giroud de la maturité construit des histoires dans lesquelles la trame historique joue un rôle généralement secondaire, l’engagement politique se fait beaucoup moins sentir et l’aspect didactique a complètement disparu. Frank Giroud est d’ailleurs le premier à noter cette évolution : « Je ne suis pas certain que la formation d'historien aide en quoi que ce soit [à rédiger des récits historiques]. Au début je ne saurais dire si c'était plus une aide ou un handicap. J'étais en effet tellement marqué par ma soif d'authenticité que je me refusais à toute approximation et me lançais dans des tas de recherches inutiles. Or je ne suis pas historien mais raconteur d'histoires. Par contre, j'aime toujours suivre l'actualité historique. Je lis des revues comme L'Histoire, que je mets en fiches et où je pioche parfois une idée. Plus que ma formation, c'est donc ma passion pour l'histoire qui influe sur les sujets que je traite »[42]. N’éprouvant plus de plaisir à faire de longues recherches en bibliothèque, Giroud délègue désormais ce travail, pour pouvoir mieux se consacrer aux questions purement fictionnelles.

 De manière un peu schématique, on pourrait dire qu’Azrayen’ se situe au tournant de ces deux pans de son œuvre, puisque s’il s’agit bien d’une œuvre extrêmement documentée, nous allons tâcher ici de montrer qu’elle évite les écueils du didactisme ou du manichéisme.

 

Azrayen’ fut l’une des premières bandes dessinées à proposer un système désormais relativement habituel dans les bandes dessinées historiques : le rejet dans le paratexte de tout ce que l’on pourrait qualifier d’apparat critique. La bande dessinée historique a en effet fréquemment besoin d’utiliser les notes de bas de page pour expliciter ses références historiques, linguistiques ou géographiques. Leur lecture peut rendre malaisée la lecture, surtout quand, comme c’est le cas dans la série Murena[43], ces notes de bas de page sont regroupées en début ou en fin d’album. Azrayen’ compte trente-deux notes de bas de page, sur un total de cent douze pages. Ce chiffre pourrait paraître important, mais il est en réalité relativement faible, car la quasi-totalité de ces notes (27/32) ne sert qu’à traduire du kabyle, de l’arabe ou du jargon militaire. Il ne s’agit ici pas d’une logique d’érudition mais d’une volonté, que l’on retrouve de plus en plus dans la bande dessinée contemporaine[44], de ne pas traduire les langues étrangères et de laisser, dans la mesure du possible, de nombreuses cases non traduites, afin de justement mieux rendre le décalage ressenti par les personnages centraux qui, eux non plus, ne comprennent pas le kabyle ou l’arabe. Les auteurs ne nous traduisent d’ailleurs que l’essentiel des dialogues et plusieurs passages en kabyle demeurent incompréhensibles au lecteur, qui ne peut que deviner les propos. Trois notes de bas de page explicitent des sigles. Finalement, seules deux notes[45] relèvent d’une érudition habituellement bien plus bien plus présente dans la BD historique.

 

Exemple de bas de page à vocation didactique,

 Giroud, Frank, Lacaf, Fabien, Les patriotes, tome 1, Glénat, 1988, p. 29.

Des notes de bas de page servant ici avant tout à traduire le kabyle,

Azrayen’, p. 31.

Si Giroud n’a pas besoin de parsemer son ouvrage de notes de bas de page expliquant le contexte historique, les principales dates ou personnages historiques, c’est qu’il a pu "évacuer" tout ce bagage évènementiel dans le paratexte, en l’occurrence dans un dossier historique en début de volume. Ce dossier comprend une introduction de l’historien Benjamin Stora, expliquant la situation de la Kabylie en 1957, ainsi qu’une contextualisation effectuée par Frank Giroud lui-même, à l’aide de repères chronologiques, d’un court texte et de deux cartes de localisation. À la fin de l’album, on trouve également une bibliographie indicative, ainsi qu’un très important dossier rédigé par Giroud et agrémenté de nombreuses photographies et dessins de Lax. Ce dossier revient dans le détail sur les conditions de réalisation de l’album. De nombreux auteurs[46] fonctionnent aujourd’hui de la même manière, afin d’alléger le propos au sein des planches, tout en laissant la possibilité au lecteur de lire, s’il souhaite en savoir davantage, le dossier historique présent dans les premières ou les dernières pages de l’album. Ce procédé paraît permettre un équilibre relativement satisfaisant entre nécessaires explications historiques et refus d’un didactisme qui entraverait la lecture de l’histoire. Au-delà de la question des notes de bas page, il permet en effet à Giroud de ne pas avoir à faire dresser un portrait de la situation algérienne par un de ses personnages, comme c’est souvent le cas, de façon artificielle, dans les bandes dessinées historiques.

Page extraite du dossier historique situé en début d’album.

 

De façon plus générale, on constate un primat des histoires fictionnelles sur l’histoire (avec un grand H) dans Azrayen’. Pour s’en convaincre, il suffit de constater l’absence des topoï habituels sur ce sujet : nulle allusion à la figure du général De Gaulle, aucune référence aux principales figures de ce conflit, aucune explication géopolitique globale, une focalisation sur des sentiments individuels, forcément subjectifs et qui n’auraient que difficilement leur place dans des manuels d’histoire. Surtout, Giroud évite de reproduire les images d’Épinal de la guerre d’Algérie : on échappe à la corvée de bois et les scènes de torture sont réduites au strict nécessaire et davantage suggérées que montrées. Cela est d’autant plus notable que ces différents épisodes, dans un but didactique et au nom d’un devoir de mémoire, se retrouvent dans la quasi-totalité des albums consacrés à la guerre d’Algérie. Giroud ne cherche ni à enseigner à son lecteur les principaux évènements militaires ni à lui rappeler les aspects marquants de la guerre d’Algérie, il cherche avant tout à tisser une histoire de fiction prenante, parce que sonnant "juste".

 

 

L’évocation de la torture,

 Ibid., p. 106.

Un tel constat pourrait également être fait en comparant Les oubliés d’Annam du même duo Giroud/Lax et Dans la nuit, la liberté nous écoute[47], de Maximilien Le Roy. Ces deux ouvrages traitent exactement du même thème, à savoir le passage à l’ennemi de soldats français pendant la guerre d’Indochine, pour des raisons idéologiques. Si Giroud développe une histoire haletante, insistant sur les rapports humains forts entre des personnages de pure fiction, Le Roy dresse le portrait d’un personnage ayant réellement existé et évite soigneusement de s’éloigner de la réalité historique, enlevant peut-être par là-même une partie de son « souffle » à son histoire. Mais il s’agirait là d’une autre étude…

Pourtant, Giroud aurait pu, lui aussi, suivre les pas d’un acteur de ce conflit, en l’occurrence son propre père. En effet, Michel Giroud était, en 1957, appelé du contingent en Algérie, et son fils a lu les différents carnets qu’il a tenus à cette époque, discuté avec son lui, il pourrait dresser une biographie de son père, un peu à la manière de ce que fit Emmanuel Guibert avec Alan[48]. Giroud père et fils sont allés ensemble en Algérie, en 1993, en repérage, à la recherche d’une intrigue, car si Frank Giroud a pour objectif de restituer les sensations d’un appelé plongé malgré lui dans le conflit algérien, le lecteur doit avant tout être emporté dans une histoire à l’intrigue forte. Son père est bien présent dans l’album, sous les traits de Paturel, le chauffeur du colonel, mais, de manière tout à fait significative, le seul personnage « réel » de cette histoire est ainsi relégué au rang de personnage secondaire. Giroud se « nourrit à la réalité »[49], mais cette réalité doit rester en arrière-plan, car, loin d’un Joe Sacco, Giroud n’entend en aucun cas adopter une méthode d’historien ou de journaliste : « Moi, ça ne m’intéresse pas de raconter une histoire vraie. Le moment le plus jouissif dans mon travail, c’est de raconter des histoires, d’inventer. Pour cela j’ai besoin d’un stimulus de départ, d’une étincelle. Ce stimulus de départ doit être très mince. J’ai habité en Afrique, Amazonie, où j’ai vécu des aventures, mais ça ne m’intéressait pas d’en faire des reportages pour les raconter»[50].

 En somme, Giroud refuse que l’histoire, fût-elle paternelle, vienne entraver son processus de création. Prenons un simple exemple pour illustrer de point : le lieu où se déroule cet album : la Kabylie. Frank Giroud est parti d’une anecdote véridique pour construire son intrigue : un incident dramatique à la frontière avec la Tunisie, en plein désert. « Mais j’en [ai] modifié le cadre. Je veux qu’on grelotte ! Car si dans l’imagerie populaire la guerre d’Algérie reste liée à des paysages ocres et poussiéreux, écrasés de soleil, le souvenir des « gus », dans la réalité, se colore souvent d’une tout autre nuance. Les flocons dont ils parlent, le brouillard givrant, les sommets couverts d’une calotte immaculée, l’eau glacée des torrents appartiennent à un univers fort éloigné de ceux de R.A.S. ou d’Avoir vingt ans dans les Aurès. J’opte donc plutôt pour la Kabylie. Choix d’autant plus logique qu’avec les Aurès, c’est elle qui a payé le plus lourd tribut à la guerre. Mais le souci de vraisemblance n’est pas seul à me guider : quelques photos du Djurdjura et des Béni-Ouacif, superbes, impressionnantes, renforcent mon envie de situer l’histoire dans cette région »[51]. On voit bien là tout le paradoxe de Giroud, guidé à la fois par un souci de vraisemblance, une volonté de se rapprocher du vrai (c’est dans les Aurès que son père a servi) et à la fois par des désirs d’ordre esthétique, une course après le beau ! C’est là toute la particularité de cette œuvre, ni pure fiction, ni pur objet historique.

Giroud a recueilli de nombreuses anecdotes lors de ses repérages en Algérie et il les distille astucieusement dans ces planches, à l’instar de ces soldats attaqués par des singes ou de ces algériennes ravitaillant les maquisards de manière extrêmement originale. Ce sont justement de telles anecdotes extrêmement prosaïques qui permettent à ce récit de sonner « vrai ». De toutes ces histoires individuelles collectées, de tous ces témoignages divers, Giroud tire un récit quasiment entièrement fictionnel et qui pourtant "parle" bien davantage à de nombreux acteurs de cette guerre que la plupart des livres d’histoire, plus arides et difficiles d’accès.

 

 

Exemple d’anecdotes vécues, recueillies par Giroud et intégrées dans la trame de sa fiction.

Ibid., p. 72, 78.

 

 

Finalement, l’on pourrait ainsi juger que cet album a tenu l’objectif que lui fixait Frank Giroud : « Notre vœu le plus cher, c’est que tous les "gus" qui ont participé à ces "opérations de maintien de l’ordre", tous les acteurs de cette "Guerre sans Nom", s’ils tiennent un jour l’album entre leurs mains, y retrouvent un peu leur propre histoire. Comme mon père l’y a retrouvée lorsqu’il a découvert ces pages. Et qu’ils se disent, en pensant aux milliers de lecteurs feuilletant ce même récit, des lecteurs dont beaucoup ont l’âge qu’ils avaient eux-mêmes lorsqu’ils sillonnaient les djebels : "on ne nous a pas tout à fait oubliés" »[52]. De fait, son histoire a permis à bien des acteurs de la guerre d’Algérie de revivre et de faire partager leurs histoires, ce dont de nombreux lecteurs ont témoigné auprès des auteurs d’Azrayen’.

 

 Retour vers le haut de la page.                                                Lire la suite de l'article



[1] On pourrait nuancer ce propos en évoquant les dessins de presse qui évoquèrent les « évènements d’Algérie » dès la fin des années 1950. Voir notamment Siné, Le déshonneur est sauf ! Dessins de la guerre d’Algérie, La découverte, 1992 ; Ma vie, mon œuvre, mon cul, Éditions Rotatives, tome 4-6, 2000-2001.

[2] Vidal, Guy, Bignon, Alain, Une éducation algérienne, Dargaud, 1982.

[3] Thévenet, Jean-Marc, Ledran, Daniel, Baru, Le chemin de l’Amérique, Casterman, 1990.

[4] Boudjellal, Farid, Petit Polio tome 1, Soleil, 1998 ; Petit Polio tome 2, Soleil, 1999 ; Les années Ventoline, Futuropolis, 2007 ; Le cousin harki, Futuropolis, 2012.

[5] Giroud, Frank, Lax, Christian, Azrayen’, Dupuis, tome 1, 1998, tome 2, 1999.

[6] Ferrandez, Jacques, Carnets d’Orient, 10 vol., Casterman, 1987-2009.

[7] Ferrandez Jacques, La Guerre fantôme, Catserman, 2002.

[8] Sibran, Anne, Tronchet, Didier, Là-bas, Dupuis, 2003.

[9] Morvandiau, D’Algérie, Maison Rouge, 2007.

[10] Galandon, Laurent, Dan, Tahya El-Djazaïr, Bamboo, 2 vol., 2009-2010.

[11] Daeninckx, Didier, Mako, Octobre Noir, Ad Libris, 2011.

[12] Larcenet, Manu, Le combat ordinaire, Dargaud, 4 vol., 2003-2008.

[13] David B., Babel, Coconino Press, 2 vol., 2004-2006.

[14] Puchol, Jeanne, Charonne-Bou Kadir, Editions Tiresias, 2012.

[15] Attia, Maurice, Ferrandez, Jacques, Alger la Noire, Casterman, 2012.

[16] Blancou, Daniel, Retour à Saint-Laurent-des-Arabes, Delcourt, 2012.

[17] Garcia, Luis, Cava, Felipe, Usero, Adolfo, Omar, Hassan, El Dejazaïr, Ici Même Éditions, 2012. (traduction d’une bande dessinée parue en Espagne en 1979).

[18] Maffre, Laurent, Demain, demain, Actes Sud, 2012.

[19] Begag, Azouz, Defali, Djillali, Leçons coloniales, Delcourt, 2012.

[20] Voir notamment Sacco, Joe, Palestine, Vertige Graphic, 1996 ; Gaza, 1956, en marge de l’Histoire, Futuropolis, 2010.

[21] Giroud, Frank, Savey, Joëlle, Taïga, Glénat, 3 vol., 1995-1998.

[22] Giroud, Frank, Norma, Pieter Hoorn, Glénat, 3 vol., 1991-1994.

[23] Giroud, Frank, Lacaf, Fabien, Les Patriotes, Glénat, 3 vol., 1988-1992.

[24] Giroud, Frank, Dethorey, Jean-Paul, Louis la Guigne, Glénat, 13 vol., 1982-1997.

[25] Giroud, Frank, Lax, Les oubliés d’Annam, Dupuis, 2 vol., 1990-1991.

[26] 10 albums publiés chez Glénat de 2001 à 2003, dessinés par dix dessinateurs différents.

[27] Giroud, Frank, Duvivier, Marianne, L’Écharde, Dupuis, 2 vol., 2004-2006.

[28] Giroud, Frank, Jovanovic, Milan, Le Serpent sous la Glace, Dupuis, 3 vol., 2004-2006.

[29] Giroud, Frank, Brada, L’Expert, Glénat, 4 vol., 2003-2007.

[30] « Les Secrets de Frank Giroud », interview recueillie par Didier Pasamonik et publiée le 26 septembre 2004 sur le site ActuaBD, http://www.actuabd.com/Les-Secrets-de-Frank-Giroud

[31] Ibid.

[32] Cothias, Patrick, Lax, La marquise des Lumières, Vents d’Ouest, 4 vol., 1987-1990.

[33] Lax, Fournier, Jean-Claude, Les chevaux du vent, 2 vol., Depuis, 2008-2012.

[34] Lax, L’aigle sans orteils, Dupuis, 2005.

[35] Giroud, Frank, Lax, La fille aux ibis, Dupuis, 1993 ; Les oubliés d’Annam, Dupuis, 2 vol., 1990-1991 ; Azrayen’, op. cit.

[36] Op.cit.

[37] Giroud, Frank, Courtois, Didier, Louis Ferchot, Glénat, 8 vol., 1998-2005.

[38] Op.cit.

[39] Op.cit.

[40] Giroud, Frank, Tarral, Philippe, Le Crépuscule des Braves,  Le Lombard, 1991.

[41] C’est évidemment le cas dans ses œuvres de commande, à vocation naturellement pédagogique, comme ce fut le cas des Patriotes ou du Crépuscule des braves.

[42] Interview de Frank Giroud par Arnaud Claes, mai 2006, http://www.1001scenaristes.com/article.cfm?id=101774

[43] Dufaux, Jean, Delaby, Philippe, Murena, Dargaud, 8 vol., 1997-2010.

[44] On pense notamment aux deux derniers volumes des Passagers du Vent, de F. Bourgeon, dans lesquels les passages en anglais ou en créole ne sont pas traduits.

[45] Explicitation d’un personnage historique p. 44 et explicitation géographique p. 115.

[46] Voir par exemple Kris, Davodeau, Etienne, Un homme est mort, Futuropolis, 2006.

[47] Le Roy, Maximilien, Dans la nuit, la liberté nous écoute, Le Lombard, 2011.

[48] Guibert, Emmanuel, La guerre d’Alan, L’Association, 3 vol., 2000-2008.

[49] Citation de F. Giroud dans l’introduction de l’intégrale des Oublies d’Annam.

[50] Entretien entre Frank Giroud et Maximilien le Roy lors de la Fête du Livre de Bron en 2012 : http://www.fetedulivredebron.com/la-fete-du-livre-accueil/20-menu-archives/128-en-ecoute-2012#giroud

[51] Giroud, Frank, « Une épopée algérienne », in Azrayen’, op. cit., p. 4.

[52] Ibid., p. 22.

Notre dossier thématique :
 
 
Mise à jour le 8 juillet 2013
Créé le 29 mars 2013
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues