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Possession

A.S. Byatt
Roland Michell, jeune chercheur spécialiste de l’œuvre du poète victorien Randolph Henry Ash, découvre – et dérobe – deux lettres du poète, qui laissent présager d’une liaison avec une jeune femme, elle-même poète et écrivain, qu’il identifiera comme étant Christabel LaMotte. En suivant cette piste, qui a toutes les chances de révolutionner les recherches en cours sur la période, il fait la connaissance de Maud Bailey, universitaire froide et élégante, spécialiste de l’œuvre de Christabel.

Le Vrai du Faux

Notes de lecture sur Possession, d'A. S. Byatt

 

Byatt, A. S., Possession, Chatto & Windus Ltd, 1990 et Vintage, 1991. Traduction française de Jean-Louis Chevalier, Flammarion, 1993, et Livre de Poche Biblio.  

Antonia Susan Byatt est née en 1936 en Angleterre. Elle a obtenu le Booker Prize en 1990 pour Possession. Dans une très courte vidéo sur le site du Nouvel Observateur[1] elle énumère les trois livres qu'elle emporterait sur une île déserte : A la recherche du temps perdu, les poésies complètes de Wallace Stevens et... des recueils de contes de fées en différentes langues. Dans une interview à Libération[2], elle déclare « j'ai mis des années à comprendre que, pour aller à l'essentiel, je devais en revenir au romanesque, à ce que j'aimais lire lorsque la petite fille souvent malade que j'étais se plongeait avec avidité dans la fiction ».

La Fiction et les contes de fées... A. S. Byatt, qui parle très bien le français, ne confond pas, dans sa déclaration, les mots de roman et de fiction. Car c'est bien de fiction qu'il s'agit ici, celle dont Jean Lévi dit : « à mon avis, la littérature, en tout cas la fiction, est malgré tout toujours un travail sur la fiction déjà existante. On travaille autant sur les livres que sur le réel » et Patrick Carré : « la fiction serait peut-être une pseudo-rhétorique (...) C'est qu'elle a recours non pas seulement aux mots, mais aussi aux images, et qu'avec elle on amène le lecteur dans des peintures en trompe-l'œil où il se casse le nez sur des paysages infinis »[3]. Et même de Fiction Romanesque (Roman romanesque ou Romance), Possession étant placé sous l'égide de Hawthorme, et l'on peut lire, en exergue « when a writer calls his work a Romance, it need hardly be observed that he wishes to claim a certain latitude, both as to its fashion and material » et « the point of view in which this tale comes under the Romantic definition lies in the attempt to connect a bygone time with the very present that is flitting away from us »[4].

Quelle est la trame de Possession ? Roland Michell, jeune chercheur spécialiste de l'œuvre du poète victorien Randolph Henry Ash, découvre - et dérobe - deux lettres du poète, qui laissent présager d'une liaison avec une jeune femme, elle-même poète et écrivain, qu'il identifiera comme étant Christabel LaMotte. En suivant cette piste, qui a toutes les chances de révolutionner les recherches en cours sur la période, il fait la connaissance de Maud Bailey, universitaire froide et élégante, spécialiste de l'œuvre de Christabel. Le roman tisse des liens étroits entre la situation et les relations des deux chercheurs du XXème siècle et celles des deux poètes victoriens. C'est une des caractéristiques de Possession que de nous faire vivre l'histoire de Randolph et de Christabel par leurs écrits et ceux de leurs contemporains, et celle de Maud et de Roland par leurs actions. La quête des uns et des autres est ainsi entremêlée sans être mise en parallèle, et ce n'est là qu'une des prouesses de la narration. Car Randolph Henry Ash et Christabel LaMotte sont de pure invention, n'ont jamais existé, et pourtant le lecteur a accès à leur correspondance, ce qui est bien le moindre car elle est le cœur de « l'intrigue », mais aussi à des fragments de leurs œuvres, fictives bien entendu, et résonnant d'une étrange réalité. A. S. Byatt réussit ce tour de force de créer de toutes pièces deux œuvres victoriennes cohérentes et vraisemblables. Ainsi, les contes « The Glass Coffin » et « The Threshlod » de Christabel LaMotte, ou les extraits du poème « Ragnarök » de Randolph Ash, entre autres, sont-ils de véritables créations-recréations, vibrants hommages à la littérature anglaise du XIXème, preuve par neuf du talent de Byatt. D'autres voix se font entendre, celles d'Ellen Ash, l'épouse du poète, et celle de Sabine de Kercoz, la cousine bretonne de Christabel, par le biais de leurs journaux intimes. Ces passages mettent en relief les aspirations des femmes du temps, l'ombre de George Sand plane sur les mots de Sabine. Les situations évoquées par les deux femmes dans leur journal se répondent en écho - le sort réservé aux femmes enceintes célibataires - comme se répondent les couleurs dominantes de Christabel et de Maud - le blanc et le vert - et le physique de Randolph et de Roland.

Le roman dresse également un portrait cynique des milieux universitaires anglais et américain, s'amuse des travers des chercheurs et des entourloupes des collectionneurs, joue sur les rivalités intrinsèques, les bassesses et les coups bas. Mais la dénonciation apparente du milieu n'est qu'une incidente dans le foisonnement du roman. La vraie magie est ailleurs. Elle naît du maillage complexe et maîtrisé des époques, de la figure tutélaire de Mélusine - à laquelle Christabel consacre un long poème -, de scènes en limite d'onirisme, comme lorsque Maud Bailey découvre, sous le matelas d'un lit de poupées, la correspondance quasi complète des poètes, cachée là depuis des décennies. Christabel LaMotte avait « écrit » un poème sur les poupées, poème dont Maud Bailey comprend alors qu'il était crypté. Cet épisode n'est que le début de la quête - quête des chercheurs, qui devient celle des lecteurs -. Il pose d'emblée le roman sur le terrain hybride du polar et de la réflexion littéraire. La Recherche universitaire est présentée sous l'angle de l'enquête policière, et parfois même de l'espionnage. Le chercheur apparaît bel et bien comme un enquêteur, qui doit suivre la logique des indices, mais aussi son intuition. Et l'enquête, comme dans les meilleurs polars, est une quête des origines, dont on ne peut rien dire ici au risque de détendre l'un des ressorts du roman.

Pour reprendre la citation de Patrick Carré, Possession est bien un roman en trompe-l'œil où le lecteur se casse le nez sur des paysages infinis, paysages mentaux, littéraires et historiques. Il y est question d'amour et de liberté, de sexualité et de frustration, de « L'autre monde » celtique et de spiritisme, de conventions sociales, de désespoir, d'aspirations, et même de profanation de sépulture... Et il y est, bien sûr, question de littérature. Non pas de théorie littéraire infiltrée sous l'intrigue romanesque, mais bel et bien du pouvoir que la littérature a sur chacun de nous, chercheurs ou simples lecteurs : « all that was the plot of a Romance. He was in a Romance, a vulgar and a high Romance simultaneously, a Romance was one of the systems that controlled him, as the expectation of Romance control almost everyone in the Western world, for better or worse, at some point or another[5] ». La quatrième de couverture de l'édition de poche Biblio fait référence à Umberto Ecco. Mais nous sommes au-delà de la mise en forme romanesque de l'érudition. Nous sommes, avec Randolph Henry Ash, Christabel LaMotte, Roland Michell, Maud Bailey (et tous les autre personnages du roman), dans cette dimension particulière de la Fiction avec un grand F - comme l'Histoire a sa grande H - qui rend compte du Vrai par l'utilisation du Faux, ici en particulier par l'utilisation du faux littéraire, l'invention de deux œuvres victoriennes. Possession est une réflexion et une révélation. Réflexion sur l'écriture et jeu de miroirs. Révélation de l'essence féminine.

Christine Bini


[1] htttp://videos.nouvelobs.com/video/iLyROafYczI.html , page web consultée en janvier 2009.

[2] Libération, 2 septembre 1993

[3] In Jean-Luc MOREAU, La Nouvelle Fiction, Critérion, 1992.

[4] BYATT A. S., Possession, Vintage, 1991.

[5] Op. cit., p.425

 
 
mise à jour le 26 mars 2009
Créé le 5 mars 2009
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues