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La lente révolution du système pénal
Criminalité et questions de classe
Le poids écrasant du conformisme : du délit au péché
L'emprisonnement comme antidote
Perception ambivalente du criminel : "the attraction of repulsion"
Ce passage est à remettre dans son contexte : Bulwer Lytton écrivit Paul Clifford en 1830, plaçant l'ensemble de son roman sous l'égide d'une dénonciation de ce qu'il nommait « a vicious Prison-discipline and a sanguinary Criminal Code » [Bulwer Lytton, 1887 (1830), vii]. Paul, dont on suit l'histoire aux allures de parcours initiatique, est ici intrigué, voire révolté face à un système pénal qui selon lui ne fait pas la part des choses : ce système considère le moindre crime comme une offense majeure, quel qu'en soit le motif ou la nature, qu'il s'agisse de meurtre (« murder ») ou de larcin (« petty theft »), pour reprendre les termes de la citation. Il s'agit donc, pour Paul, et plus largement pour Bulwer Lytton, d'une remise en cause du nivellement pénal abusif.
Every great town has one or more slum areas into which the working-class are packed. [...] The slums of the English towns have much in common - the worst houses in the towns are being found in the worst districts [...]. These little houses of three or four rooms and a kitchen are called cottages, and throughout England, except for some parts of London, are where the working classes normally live. The streets themselves are usually unpaved and full of holes. They are filthy and strewn with animal and vegetable refuse. Since they have neither gutters nor drains, the refuse accumulates in stagnant, stinking puddles. Ventilation in the slums is inadequate owing to the hopelessly unplanned nature of these areas. A great many people live huddled together in a very small area, and so it is easy to imagine the nature of the air in these workers' quarters. [Engels, 1971, 33]
Dans ce célèbre passage, l'auteur est frappé par une accumulation de détails qui font de ces bas-fonds des lieux où la vie ressemble à une lutte contre une atmosphère moribonde et hostile. Plus loin dans son ouvrage, Engels va jusqu'à avancer l'idée que l'essor de la criminalité est intimement lié avec celui des classes laborieuses [Engels, 1975, 145-9] : criminalité, urbanisation et industrialisation sont intimement liées. Louis Chevalier, historien français, fit le même constat dans son étude sur le Paris du début du XIXe siècle, désignant les classes laborieuses comme étant les « classes dangereuses » [Chevalier, 2002 (1958)]. En ce temps-là, la ville victorienne est un monstre gangrené de toutes parts, et les Victoriens eux-mêmes ont la sensation que la criminalité augmente ; cette impression est décuplée par la mise au point et la publication, vers 1830, de statistiques criminelles, plus précises que jamais, qui ne firent qu'alimenter les frayeurs des citoyens.
Qui plus est, le sentiment de désordre apparent des villes vers la fin du XVIIIe siècle était exacerbé du fait de l'absence d'une police efficace. Contrairement aux Français qui avaient depuis longtemps un système policier très développé (une police dirigée par le Lieutenant Général de Police à Paris, ainsi qu'une maréchaussée pour la province) les Anglais, qui envisageaient les forces de police comme une atteinte à la liberté individuelle, virent la création d'une police comme un long processus chaotique. Il fallut attendre les années 1750 pour que la simple idée d'une force de police métropolitaine émerge à Bow Street, avec les frères Fielding, et ce ne fut qu'en 1829, avec Robert Peel, alors Ministre de l'Intérieur (Home Secretary), que cette nouvelle Police Métropolitaine fut créée, atteignant un effectif considérable proche de 3 000 hommes.
Il n'en reste pas moins que l'idée d'une criminalité de classe ouvrit la voie à des stigmatisations : l'ouvrier pauvre était considéré comme le criminel, voire le « criminel-né » [terme emprunté à Lombroso, 1876], le sauvage qui perturbait l'ordre établi d'une bourgeoisie sans cela paisible, celui qui était condamné, de par sa naissance et sa généalogie, à troubler l'ordre public à l'instar de ses pairs. Dans la logique de l'époque, la criminalité était vue comme quelque chose que l'on hérite, dont on ne peut se défaire, marquée jusque sur le visage : c'est du moins ce que les scientifiques ont tenté de prouver, dès la fin des années 1780 avec la naissance des débats sur la signification de la physionomie lancés par le théologien suisse Johann Kaspar Lavater.
La notion de classe criminelle, bien souvent réduite à celle de classe laborieuse, est donc très pratique à l'époque victorienne, puisqu'elle permet de faire d'un ensemble d'individus un véritable groupe à part. Clive Emsley, historien du crime, parle de cette classe criminelle comme d'un groupe aliéné, « alien group », l'adjectif « alien » illustrant, de par son étymologie, l'absence, voire la coupure de liens entre cette classe et le reste de la société [Emsley, 2005, 178]. Pour les analystes de l'époque, le dénominateur commun de ce groupe, c'est le crime, véritable fléau qui, sous toutes ses formes, fait de ces classes laborieuses une classe d'a-sociaux séparés des autres citoyens qui, eux, se plient aux lois.
Les crimes et délits faisaient donc partie intégrante d'un vaste système de comportements condamnés parce que non conformes aux idéaux auxquels aspiraient la majorité des Anglais. Ce conformisme prôné n'était probablement que plus vaste en raison de la Révolution Industrielle et des changements techniques, sociaux et géographiques qui s'imposèrent au peuple anglais : cette révolution remit en cause les préconceptions qu'avaient les Victoriens du monde et ils éprouvèrent le besoin de se rattacher à un système de valeurs, besoin qui peut se lire comme une nécessité de vaincre la déstabilisation généralisée dont ils firent les frais à cette époque.
C'est dans cette atmosphère que le crime commença à n'être pas seulement vu comme quelque chose de légalement condamnable, mais comme un acte radicalement immoral. Le besoin de stabilité des Victoriens éleva la norme au rang de credo, et le délit au rang de péché. C'est cette idée que l'on retrouve dans l'analyse de J. A. Sharpe :
Le crime à l'époque victorienne est donc à comprendre comme étant ce qui vient contrarier un « ethos » protestant, c'est-à-dire, pour reprendre l'analyse de Max Weber, une mentalité capitaliste où le travail rime avec le bon ordre, et où le crime est synonyme de désordre et, par la force des choses, de blasphème [Weber, 2003 (1904)].
Parmi les prisons londoniennes, celle de Newgate, située au cœur de Londres, était encore dans la première moitié du XIXe siècle la principale prison de la ville. Cet édifice, datant du XIIe siècle, abritait entre autres les détenus condamnés à mort. Ces derniers, après une détention plus ou moins longue dans la cellule de « The Condemned Hold », devaient ensuite se rendre à Tyburn, à l'ouest de la ville, où se trouvait l'échafaud. La prison en elle-même fut souvent critiquée: son manque de dimension humaine, l'obscurité effrayante de ses cellules, la rudesse du traitement infligé aux détenus sont les traits principaux qui ressortent de la majorité des analyses de l'époque. S'ajoute à ces fléaux l'insalubrité du lieu, l'un des premiers objets de réforme de l'établissement au début du XIXe siècle. C'est dans ces conditions précaires que les prisonniers se retrouvaient littéralement entassés dans ce que Edward Gibbon Wakefield, qui fut emprisonné pendant trois ans à Newgate, décrivit en 1831 comme étant une « terra incognita », dont l'infamie ne faisait que dupliquer celle des bas-fonds londoniens. Selon Wakefield, dans Facts Relating to the Punishment of Death (1831), la prison n'achevait pas son rôle premier de réformer les criminels, mais au contraire engendrait le vice, devenant ce qu'il nomma « the greatest Nursery of crime » [in Collins, 1963, 32]. Le Separate System, adopté définitivement dans les années 1840, apparut comme un régulateur indispensable face à une situation qui était devenue critique. Le criminel, confiné à sa cellule qui faisait office d'atelier de travail et de couchette, devait avoir, le minimum de contact avec les autres prisonniers. L'incarcération est donc devenue, au début du règne de Victoria, un véritable antidote au crime : elle s'est à l'époque imposée et généralisée comme le seul outil adapté aux exigences de l'époque, le seul capable de cadrer ou recadrer le criminel, de lui faire redécouvrir le voie de la morale.
The assemblage which gathered together was almost countless. Every house-top, every window, every wall, every projection, had its occupants. The wall of St. Sepulchre's church was covered - so was the tower. The concourse extended along Giltspur-street as far as Smithfield. No one was allowed to pass along Newgate-street, which was barricaded and protected by a strong constabulary force. [...] He comes!', cried a thousand voices, and the shout ascended to Smithfield, descended to Snow Hill, and told those who were assembled on Holborn Hill that Shepard had left the prison. [...] The guards had great difficulty in preserving a clear passage without resorting to severe measures; for the tide, which poured upon them behind, around, in front and at all sides, was almost irresistible. [Ainsworth, 1839, 338-9]
Jack Sheppard, porté par une foule en liesse de Londoniens à la fois émerveillés et intrigués par le personnage légendaire qu'il était, est ici décrit dans son dernier voyage qui ressemble fort à un pèlerinage, et semble littéralement submergé par ces acclamations étouffantes : « [he] was lost in a world of tumultuous emotions » [Ainsworth, 1839, 338].
Les débordements liés à cette procession à travers la ville étaient tels que, en 1783 très précisément, la décision fut prise d'implanter le gibet dans l'enceinte de la prison de Newgate, mettant ainsi un terme à cette procession désordonnée. Les rassemblements en l'honneur du héros-criminel ne cessèrent pas pour autant ; ils se passaient désormais devant la prison et n'étaient que de nouvelles occasions pour le crime de s'épandre, car malfaiteurs en tous genres s'y retrouvaient confondus avec les bonnes gens, ne manquant pas de dérober ces derniers, ou de tisser des liens avec de nouveaux brigands.
Dickens, qui avait assisté à des exécutions, témoigna de cette ambivalence de sentiments que pouvait éprouver un spectateur lors de la mise à mort d'un criminel : en effet, cette cérémonie suscitait, chez Dickens comme chez le spectateur lambda, une fascination mêlée de révulsion. C'est ce que Dickens évoque dans une lettre adressée au Daily News en 1846 qu'il écrivit à la suite de l'exécution du meurtrier François Courvoisier :
The attraction of repulsion being as much a law of our moral nature, as gravitation is in the structure of the visible world, operates in no case (I believe) so powerfully, as in this case of the punishment of death. [Dickens, 2003 (1846), xix (introduction de Horne)]
C'est peut-être cette ambivalence entre attrait et répulsion qui est à l'origine de l'essor, dès 1830, de fictions criminelles populaires, notamment avec les « Newgate Novels », romans relatant la vie de malfaiteurs qui furent à la fois lus abondamment et extrêmement controversés en raison de la sympathie avec laquelle les criminels y étaient dépeints. La diffusion massive de ces romans, publiés par bribes dans les journaux, illustre cette fascination du crime dans une époque où pourtant la norme faisait office de foi.
On comprend ainsi que le crime, au début de l'ère victorienne, se situait en fait au cœur d'un paradoxe : il était le nœud d'une ambivalence manifeste entre le désir de répression de l'illégalité et l'attrait indiscutable pour l'acte déviant. Cette ambivalence, qui fut extrapolée à la fois dans le désir de rigidifier les codes et, à l'inverse, dans la vénération exacerbée d'un public béat envers le criminel, est en fait le miroir d'une société qui manifestait une curiosité sans précédent pour la norme, mais aussi, contre toute attente, pour ses marges.
Ainsworth, William Harrison, Jack Sheppard, A Romance, London, Routledge, 1839.
Altick, Richard D., Victorian People and Ideas, London, J. M. Dent and Sons Ltd, 1974 (1973).
Bulwer Lytton, Edward, Paul Clifford, London, Routledge, 1887 (1830).
Chevalier, Louis, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris, éditions Perrin, 2002 (1958).
Collins, Philip, Dickens and Crime, Cambridge Studies in Criminology, Volume XVII, London, Macmillan, 1963.
Dickens, Charles, Oliver Twist, or, The Parish Boy's Progress, Introduction by Philip Horne, London, Penguin Classics, 2003 (1837-8).
Emsley, Clive, Crime and Society in England 1750-1900, London, Longman, Third Edition, 2005 (1987).
Engels, Friedrich, The Condition of the Working Class in England, translated from the German by W. O Henderson et W.H. Chaloner, Oxford, Basil Blackwell Editions, 1971 (1845).
Foucault, Michel, Surveiller ou punir, naissance de la prison, Paris, Gallimard, Collection « Tel », 1975.
Hollingsworth, Keith, The Newgate Novel 1830-1847, Detroit, Wayne State University Press, 1963.
Lombroso, Cesare, L'Homme criminel, criminal né, fou moral, épileptique, Paris, Félix Alcan, 1887.
Sharpe, J. A., Crime in Early Modern England 1550-1750, 2nd edition, London, Longman, 1999 (1984).
Wakefield, Edward Gibbon, Facts Relating to the Punishment of Death, 1831.
Weber, Max , L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, Collection « Tel », 2003 (1904).
| Pour citer cet article : Hubert Malfray. 2007. "Norme et criminalité à l'aube de l'ère victorienne". |