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Norme et criminalité à l'aube de l'ère victorienne

Définir le crime en Angleterre au début du XIXe siècle n'est pas chose aisée. Pour tout un chacun, le crime est avant tout, comme l'explique l'historien et théoricien du crime J. A. Sharpe, un comportement qui va à l'encontre de la loi, et qui, s'il est détecté, donne lieu à des poursuites judiciaires [Sharpe, 1999, 6]. Sharpe lui-même avoue que cette définition est quelque peu simpliste : la question de la criminalité, tout particulièrement au début de « l'ère victorienne », implique bien d'autres paramètres. Pour la comprendre, il faut d'abord avoir à l'esprit que cette époque s'est construite autour de valeurs morales qui constituaient pour les Victoriens la norme à respecter. On entend par norme l'ensemble des règles sociales admises par la communauté nationale anglaise. Le crime se place donc du côté de ce qui est a-normal, hors norme : il est ce qui fait dévier l'homme de la conduite qui lui est dictée par la société. Pour définir ce qu'était le crime au début de l'ère victorienne, il faut donc se replacer dans le contexte de l'époque et voir comment le crime se manifestait, sous quelles formes, mais aussi comprendre comment il était perçu à ce moment de l'histoire anglaise où les institutions pénales ont subi un tournant sans précédent.

La lente révolution du système pénal

Les années 1820-1840 virent un changement radical des lois anglaises en matière de criminalité. En effet, le système pénal du XVIIIe siècle était relativement confus et non adapté à la nouvelle époque, ce qui n'excluait pas une sévérité redoutable, à tel point qu'on le nommait le « Bloody code », code sanguinaire, sans pitié. Les amendements qu'apportèrent les réformateurs au début du XIXe siècle n'étaient que des ajouts de nouveaux délits à une liste déjà conséquente (au final, plus de 200 crimes passibles de la peine de mort étaient répertoriés). De plus, il n'existait aucune différenciation franche entre les types de crimes : tous, depuis le plus petit larcin jusqu'au meurtre de sang froid, en passant par des offenses mineures ayant trait à la propriété privée, étaient condamnés à la peine capitale. Cependant, ces condamnations à mort étaient le plus souvent théoriques, car en pratique, le système pénal était tellement corrompu que la proportion d'exécutions effectives par rapport aux condamnations proclamées était dérisoire. Même si depuis le début du XIXe siècle, le système pénal anglais commençait à être dépoussiéré, il restait encore très archaïque, avec un chiffre de condamnations à mort s'élevant à plus de 1 300 pour l'année 1830. Il convient de noter que cette année-là, pour 1 397 condamnations à mort officielles, seulement 46 furent effectives, dont 14 seulement pour meurtre [Hollingsworth, 1963, 231]. Il fallut attendre un rapport de la Royal Commission en 1837 pour que les choses commencent à changer définitivement au regard de la peine de mort, dont la liste des motifs fut alors considérablement réduite. On voit donc que le système pénal avait à la fin du XVIIIe siècle un fonctionnement plutôt erratique, fonctionnement qui soulevait à l'époque de nombreuses questions quant à la nature même du crime. C'est cette même question (que nous avons posée dès le titre de cet article) que l'on retrouve dans Paul Clifford, roman d'Edward Bulwer Lytton.  Dans cet ouvrage purement fictionnel, le héros, Paul, est un bandit de grand chemin qui, au beau milieu de son parcours de criminel, en vient à se demander ce qu'est, en fin de compte, le crime : 

Crime - what is crime? Men embody their worst prejudices, their most evil passions, in a heterogeneous and contradictory code, and whatever breaks this code they term a crime. When they make no distinction in the penalty - that is to say, in the estimation - awarded both to murder and to a petty theft imposed on the weak will by famine, we ask nothing else to convince us that they are ignorant of the very nature of guilt, and that they make up in ferocity for the want of wisdom. [Bulwer Lytton, 1887, 136]

 
Ce passage est à remettre dans son contexte : Bulwer Lytton écrivit Paul Clifford en 1830, plaçant l'ensemble de son roman sous l'égide d'une dénonciation de ce qu'il nommait « a vicious Prison-discipline and a sanguinary Criminal Code » [Bulwer Lytton, 1887 (1830), vii]. Paul, dont on suit l'histoire aux allures de parcours initiatique, est ici intrigué, voire révolté face à un système pénal qui selon lui ne fait pas la part des choses : ce système considère le moindre crime comme une offense majeure, quel qu'en soit le motif ou la nature, qu'il s'agisse de meurtre (« murder ») ou de larcin (« petty theft »), pour reprendre les termes de la citation. Il s'agit donc, pour Paul, et plus largement pour Bulwer Lytton, d'une remise en cause du nivellement pénal abusif.

Criminalité et questions de classe

Pour bien comprendre le crime tel qu'il sévissait dans les premières décennies du XIXe siècle, il faut aussi souligner l'importance de la détermination sociale, qui, pour bien des commentateurs de l'époque, était au cœur de la question de la criminalité. Dès la fin du XVIIIe siècle, on assista, à travers l'industrialisation massive, à l'apogée du mouvement de la population depuis les campagnes jusque dans les grandes agglomérations. De la même façon, ce sont les types de crimes qui ont évolué : la dangerosité rurale, celle des vagabonds et bandits de grand chemin (highwaymen), laissa peu à peu sa place à des crimes urbains bien souvent associés à la délinquance ouvrière. Les hommes, séduits par la perspective d'un travail abondant, sont venus se concentrer dans les bas quartiers des grandes villes (slums), formant ce qui fut nommé la classe ouvrière (working class) et laissant derrière eux la campagne anglaise et le romantisme qui y était souvent associé. Ce sont ces bas-fonds, marqués du sceau du désordre et de l'insalubrité, qui constituaient, aux yeux des Anglais, des nids de déviance desquels le crime, véritable plaie sociale, semblait suinter. C'est ce qui ressort du voyage en Angleterre que fit Friedrich Engels entre 1842 et 1844, voyage dont il fit un compte-rendu dans The Condition of the Working-Class in England, en 1845. Certains passages de son célèbre ouvrage critique laissent transparaître un agacement et une répugnance de l'observateur face à l'abondance des populations ouvrières dans les villes et à leurs exécrables conditions de vie : 

Every great town has one or more slum areas into which the working-class are packed. [...] The slums of the English towns have much in common - the worst houses in the towns are being found in the worst districts [...]. These little houses of three or four rooms and a kitchen are called cottages, and throughout England, except for some parts of London, are where the working classes normally live. The streets themselves are usually unpaved and full of holes. They are filthy and strewn with animal and vegetable refuse. Since they have neither gutters nor drains, the refuse accumulates in stagnant, stinking puddles. Ventilation in the slums is inadequate owing to the hopelessly unplanned nature of these areas. A great many people live huddled together in a very small area, and so it is easy to imagine the nature of the air in these workers' quarters. [Engels, 1971, 33]

Dans ce célèbre passage, l'auteur est frappé par une accumulation de détails qui font de ces bas-fonds des lieux où la vie ressemble à une lutte contre une atmosphère moribonde et hostile.  Plus loin dans son ouvrage, Engels va jusqu'à avancer l'idée que l'essor de la criminalité est intimement lié avec celui des classes laborieuses [Engels, 1975, 145-9] : criminalité, urbanisation et industrialisation sont intimement liées. Louis Chevalier, historien français, fit le même constat dans son étude sur le Paris du début du XIXe siècle, désignant les classes laborieuses comme étant les « classes dangereuses » [Chevalier, 2002 (1958)]. En ce temps-là, la ville victorienne est un monstre gangrené de toutes parts, et les Victoriens eux-mêmes ont la sensation que la criminalité augmente ; cette impression est décuplée par la mise au point et la publication, vers 1830, de statistiques criminelles, plus précises que jamais, qui ne firent qu'alimenter les frayeurs des citoyens.

 
Qui plus est, le sentiment de désordre apparent des villes vers la fin du XVIIIe siècle était exacerbé du fait de l'absence d'une police efficace. Contrairement aux Français qui avaient depuis longtemps un système policier très développé (une police dirigée par le Lieutenant Général de Police à Paris, ainsi qu'une maréchaussée pour la province) les Anglais, qui envisageaient les forces de police comme une atteinte à la liberté individuelle, virent la création d'une police comme un long processus chaotique. Il fallut attendre les années 1750 pour que la simple idée d'une force de police métropolitaine émerge à Bow Street, avec les frères Fielding, et ce ne fut qu'en 1829, avec Robert Peel, alors Ministre de l'Intérieur (Home Secretary), que cette nouvelle Police Métropolitaine fut créée, atteignant un effectif considérable proche de 3 000 hommes.

 
Il n'en reste pas moins que l'idée d'une criminalité de classe ouvrit la voie à des stigmatisations : l'ouvrier pauvre était considéré comme le criminel, voire le « criminel-né » [terme emprunté à Lombroso, 1876], le sauvage qui perturbait l'ordre établi d'une bourgeoisie sans cela paisible, celui qui était condamné, de par sa naissance et sa généalogie, à troubler l'ordre public à l'instar de ses pairs. Dans la logique de l'époque, la criminalité était vue comme quelque chose que l'on hérite, dont on ne peut se défaire, marquée jusque sur le visage : c'est du moins ce que les scientifiques ont tenté de prouver, dès la fin des années 1780 avec la naissance des débats sur la signification de la physionomie lancés par le théologien suisse Johann Kaspar Lavater.

 
La notion de classe criminelle, bien souvent réduite à celle de classe laborieuse, est donc très pratique à l'époque victorienne, puisqu'elle permet de faire d'un ensemble d'individus un véritable groupe à part. Clive Emsley, historien du crime, parle de cette classe criminelle comme d'un groupe aliéné, « alien group », l'adjectif « alien » illustrant, de par son étymologie, l'absence, voire la coupure de liens entre cette classe et le reste de la société [Emsley, 2005, 178]. Pour les analystes de l'époque, le dénominateur commun de ce groupe, c'est le crime, véritable fléau qui, sous toutes ses formes, fait de ces classes laborieuses une classe d'a-sociaux séparés des autres citoyens qui, eux, se plient aux lois.

Le poids écrasant du conformisme : du délit au péché


Si le crime est anormal, s'il constitue une déviance, c'est, comme nous l'avons laissé entendre dès le départ, parce qu'il vient se greffer sur un cadre de normes qui était, à l'époque victorienne, extrêmement rigide. Comme le fait remarquer Richard D. Altick, historien spécialiste du XIXe siècle, la période victorienne fut marquée par un conformisme écrasant qui se diffusait à travers les maîtres mots qu'étaient les bonnes manières, la sobriété, la chasteté, le sens de l'ordre, la respectabilité, l'économie (au sens étymologique de « tenue de la maison ») et surtout le respect de la loi [Altick, 1974, 175]. Ces valeurs relèvent d'un idéal dicté par la morale évangélique qui constituait l'un des piliers de l'orthodoxie victorienne.

 
Les crimes et délits faisaient donc partie intégrante d'un vaste système de comportements condamnés parce que non conformes aux idéaux auxquels aspiraient la majorité des Anglais. Ce conformisme prôné n'était probablement que plus vaste en raison de la Révolution Industrielle et des changements techniques, sociaux et géographiques qui s'imposèrent au peuple anglais : cette révolution remit en cause les préconceptions qu'avaient les Victoriens du monde et ils éprouvèrent le besoin de se rattacher à un système de valeurs, besoin qui peut se lire comme une nécessité de vaincre la déstabilisation généralisée dont ils firent les frais à cette époque.

 
C'est dans cette atmosphère que le crime commença à n'être pas seulement vu comme quelque chose de légalement condamnable, mais comme un acte radicalement immoral. Le besoin de stabilité des Victoriens éleva la norme au rang de credo, et le délit au rang de péché. C'est cette idée que l'on retrouve dans l'analyse de J. A. Sharpe :

Even at the end of the eighteenth century, contemporary opinion held crimes to be little different from immorality... The parish constable sending the unlicensed alehouse-keeper to the quarter sessions and the church warden sending the adulterer to the courts would have regarded themselves as participants in the same struggle: disorder and ungodliness were not readily separable entities. [Sharpe, 1999, 6]

 
Le crime à l'époque victorienne est donc à comprendre comme étant ce qui vient contrarier un « ethos » protestant, c'est-à-dire, pour reprendre l'analyse de Max Weber, une mentalité capitaliste où le travail rime avec le bon ordre, et où le crime est synonyme de désordre et, par la force des choses, de blasphème [Weber, 2003 (1904)].

L'emprisonnement comme antidote

Face aux vagues de criminalité, la réponse qui se généralisa au XIXe siècle fut la prison. Du châtiment corporel qui sévissait à l'époque féodale, il ne reste, à l'arrivée de Victoria sur le trône, presque plus rien, car depuis l'époque des Lumières, on croit aux bienfaits de l'isolement et de la réflexion morale vécus dans la purgation de la peine d'emprisonnement. Pour reprendre la formule de Michel Foucault, la prison n'est autre qu'une « prise de gage sur la personne et sur son corps », orientée non pas vers l'effacement du crime mais vers la prévention d'une future récidive [Foucault, 1975, 139] : on quitte la sentence corporelle barbare, qui prévalait encore au XVIIIe siècle, pour une humanisation de la peine. Il fallait pour cela que les détenus puissent purger une peine singularisée, individualisée, tout d'abord dans sa durée. Pour pousser l'individuation de la peine à son maximum, le pouvoir en place décida d'un conditionnement cellulaire laissant le détenu seul face à sa conscience et à son crime. Ce système cellulaire ou Separate System, dont le modèle était l'Eastern Penitentiary de Philadelphie, fut vivement critiqué, notamment par Charles Dickens qui visita ce pénitencier lors d'un voyage aux Etats-Unis et en conclut, dans ses American Notes, que c'était une véritable torture infligée au prisonnier : « it is dreadful to believe that it is ever necessary to impose such a torture of the mind upon our fellow creatures. » [in Collins, 1963, 121].

 
Parmi les prisons londoniennes, celle de Newgate, située au cœur de Londres, était encore dans la première moitié du XIXe siècle la principale prison de la ville. Cet édifice, datant du XIIe siècle, abritait entre autres les détenus condamnés à mort. Ces derniers, après une détention plus ou moins longue dans la cellule de « The Condemned Hold », devaient ensuite se rendre à Tyburn, à l'ouest de la ville, où se trouvait l'échafaud. La prison en elle-même fut souvent critiquée: son manque de dimension humaine, l'obscurité effrayante de ses cellules, la rudesse du traitement infligé aux détenus sont les traits principaux qui ressortent de la majorité des analyses de l'époque. S'ajoute à ces fléaux l'insalubrité du lieu, l'un des premiers objets de réforme de l'établissement au début du XIXe siècle. C'est dans ces conditions précaires que les prisonniers se retrouvaient littéralement entassés dans ce que Edward Gibbon Wakefield, qui fut emprisonné pendant trois ans à Newgate, décrivit en 1831 comme étant une « terra incognita », dont l'infamie ne faisait que dupliquer celle des bas-fonds londoniens. Selon Wakefield, dans Facts Relating to the Punishment of Death (1831), la prison n'achevait pas son rôle premier de réformer les criminels, mais au contraire engendrait le vice, devenant ce qu'il nomma « the greatest Nursery of crime » [in Collins, 1963, 32]. Le Separate System, adopté définitivement dans les années 1840, apparut comme un régulateur indispensable face à une situation qui était devenue critique. Le criminel, confiné à sa cellule qui faisait office d'atelier de travail et de couchette, devait avoir, le minimum de contact avec les autres prisonniers. L'incarcération est donc devenue, au début du règne de Victoria, un véritable antidote au crime : elle s'est à l'époque imposée et généralisée comme le seul outil adapté aux exigences de l'époque, le seul capable de cadrer ou recadrer le criminel, de lui faire redécouvrir le voie de la morale.

Perception ambivalente du criminel : "the attraction of repulsion"

Si le crime était dénigré, voire rejeté par l'orthodoxie victorienne, les criminels furent néanmoins les objets d'une réaction fort paradoxale de la part du peuple. On ne peut qu'opposer le désir de l'époque d'établir une pénalité inflexible pour répondre à l'angoisse de l'anormalité que représentait le crime, avec l'indescriptible attrait qu'éprouvaient les foules dès lors qu'un brigand, voleur ou meurtrier faisait parler de lui. Les journaux bon marché, et tout particulièrement les canards (broadsides), consacraient des articles denses et souvent romancés à ces malfaiteurs : le peuple tout entier en était d'autant plus friand que l'analphabétisme reculait. Depuis le XVIIIe siècle, ces criminels avaient acquis une place de choix dans le théâtre ou la poésie ; on les retrouve par exemple dans The Beggar's Opera (1728), pièce célèbre de John Gay, ou encore dans les séries de gravures de William Hogarth. Les criminels (et d'une certaine façon le crime) étaient devenus de véritables idoles et les foules se déplaçaient en masse pour voir une exécution à Tyburn. Au départ, on voulait que ces exécutions publiques effraient le spectateur face au crime pour lui renvoyer indirectement une image de ce que devait être la bonne conduite à adopter. Il n'en fut rien. A travers ce « spectacle », le criminel était élevé au rang de héros, la criminalité au rang de vertu, même si paradoxalement, au quotidien, elle semait la terreur parmi les Londoniens. Vers la fin du XVIIIe siècle, l'excursion au cours de laquelle on conduisait le condamné depuis Newgate jusqu'à Tyburn fut supprimée ; cette longue marche avait acquis une dimension théâtrale, où sentiments de haine et de fascination se trouvaient mélangés et exacerbés parmi des foules entières de spectateurs parfois venus de loin pour assister à ce véritable divertissement. C'est ce mouvement de foule qui est décrit dans le roman de William Harrison Ainsworth, Jack Sheppard, A Romance (1839), lorsque, vers la fin du roman, Sheppard, criminel de renommée nationale, est conduit de la prison à l'échafaud : 

The assemblage which gathered together was almost countless. Every house-top, every window, every wall, every projection, had its occupants. The wall of St. Sepulchre's church was covered - so was the tower. The concourse extended along Giltspur-street as far as Smithfield. No one was allowed to pass along Newgate-street, which was barricaded and protected by a strong constabulary force. [...] He comes!', cried a thousand voices, and the shout ascended to Smithfield, descended to Snow Hill, and told those who were assembled on Holborn Hill that Shepard had left the prison. [...] The guards had great difficulty in preserving a clear passage without resorting to severe measures; for the tide, which poured upon them behind, around, in front and at all sides, was almost irresistible. [Ainsworth, 1839, 338-9]

Jack Sheppard, porté par une foule en liesse de Londoniens à la fois émerveillés et intrigués par le personnage légendaire qu'il était, est ici décrit dans son dernier voyage qui ressemble fort à un pèlerinage, et semble littéralement submergé par ces acclamations étouffantes : « [he] was lost in a world of tumultuous emotions » [Ainsworth, 1839, 338].

 
Les débordements liés à cette procession à travers la ville étaient tels que, en 1783 très précisément, la décision fut prise d'implanter le gibet dans l'enceinte de la prison de Newgate, mettant ainsi un terme à cette procession désordonnée. Les rassemblements en l'honneur du héros-criminel ne cessèrent pas pour autant ; ils se passaient désormais devant la prison et n'étaient que de nouvelles occasions pour le crime de s'épandre, car malfaiteurs en tous genres s'y retrouvaient confondus avec les bonnes gens, ne manquant pas de dérober ces derniers, ou de tisser des liens avec de nouveaux brigands.

 
Dickens, qui avait assisté à des exécutions, témoigna de cette ambivalence de sentiments que pouvait éprouver un spectateur lors de la mise à mort d'un criminel : en effet, cette cérémonie suscitait, chez Dickens comme chez le spectateur lambda, une fascination mêlée de révulsion. C'est ce que Dickens évoque dans une lettre adressée au Daily News en 1846 qu'il écrivit à la suite de l'exécution du meurtrier François Courvoisier :

The attraction of repulsion being as much a law of our moral nature, as gravitation is in the structure of the visible world, operates in no case (I believe) so powerfully, as in this case of the punishment of death. [Dickens, 2003 (1846), xix (introduction de Horne)]

C'est peut-être cette ambivalence entre attrait et répulsion qui est à l'origine de l'essor, dès 1830, de fictions criminelles populaires, notamment avec les « Newgate Novels », romans relatant la vie de malfaiteurs qui furent à la fois lus abondamment et extrêmement controversés en raison de la sympathie avec laquelle les criminels y étaient dépeints. La diffusion massive de ces romans, publiés par bribes dans les journaux, illustre cette fascination du crime dans une époque où pourtant la norme faisait office de foi.

 
On comprend ainsi que le crime, au début de l'ère victorienne, se situait en fait au cœur d'un paradoxe : il était le nœud d'une ambivalence manifeste entre le désir de répression de l'illégalité et l'attrait indiscutable pour l'acte déviant. Cette ambivalence, qui fut extrapolée à la fois dans le désir de rigidifier les codes et, à l'inverse, dans la vénération exacerbée d'un public béat envers le criminel, est en fait le miroir d'une société qui manifestait une curiosité sans précédent pour la norme, mais aussi, contre toute attente, pour ses marges.

 

Juin 2007

 

Références

Ainsworth, William Harrison, Jack Sheppard, A Romance, London, Routledge, 1839.

Altick, Richard D., Victorian People and Ideas, London, J. M. Dent and Sons Ltd, 1974 (1973).

Bulwer Lytton, Edward, Paul Clifford, London, Routledge, 1887 (1830).

Chevalier, Louis, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris, éditions Perrin, 2002 (1958).

Collins, Philip, Dickens and Crime, Cambridge Studies in Criminology, Volume XVII, London, Macmillan, 1963.

Dickens, Charles, Oliver Twist, or, The Parish Boy's Progress, Introduction by Philip Horne, London, Penguin Classics, 2003 (1837-8).

Emsley, Clive, Crime and Society in England 1750-1900, London, Longman, Third Edition, 2005 (1987).

Engels, Friedrich, The Condition of the Working Class in England, translated from the German by W. O Henderson et W.H. Chaloner, Oxford, Basil Blackwell Editions, 1971 (1845).

Foucault, Michel, Surveiller ou punir, naissance de la prison, Paris, Gallimard, Collection « Tel », 1975.

Hollingsworth, Keith, The Newgate Novel 1830-1847, Detroit, Wayne State University Press, 1963.

Lombroso, Cesare, L'Homme criminel, criminal né, fou moral, épileptique, Paris, Félix Alcan, 1887.

Sharpe, J. A., Crime in Early Modern England 1550-1750, 2nd edition, London, Longman, 1999 (1984).

Wakefield, Edward Gibbon, Facts Relating to the Punishment of Death, 1831.

Weber, Max , L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, Collection « Tel », 2003 (1904).

 

 Pour citer cet article :

Hubert Malfray. 2007. "Norme et criminalité à l'aube de l'ère victorienne".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 10 mars 2009
Consulté le 1 août 2014
Url : http://cle.ens-lyon.fr/anglais/norme-et-criminalite-a-l-aube-de-l-ere-victorienne-29640.



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mise à jour le 16 juin 2009
Créé le 25 octobre 2007
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues