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Mise en contexte de la littérature anglaise

Frédéric Regard

Ces éléments de mise en contexte sont à lire en parallèle avec l'ouvrage du même auteur, La littérature anglaise (Que sais-je?, 2007). Le point de vue plus spécifiquement historique et politique adopté ici permet une mise en relief plus détaillée de la production littéraire anglaise au fil des siècles.


La période anglo-saxonne


L'anglais est issu d'une langue germanique importée aux Ve et VIe siècles dans les îles britanniques par des envahisseurs venus du continent. Les Saxons, les Angles et les Jutes s'imposent aux Celtes indigènes, eux-mêmes  parvenus en Angleterre et en Irlande en vagues successives, entre les VIe et IVe siècles avant Jésus-Christ, puis à leur tour conquis par les Romains à partir de 55 avant J.-C. Cette période "anglo-saxonne", dite aussi "Old English Period", se poursuit jusqu'à la conquête normande, au XIe siècle. Lorsque Guillaume le Conquérant, duc de Normandie (1035-87), revendique la couronne anglaise que lui avait promise le roi anglo-saxon Édouard le Confesseur (1042-66) et remporte la victoire sur Harold II à la fameuse bataille de Hastings en 1066, trois types de dialectes  cohabitent encore : le saxon occidental, l'anglien et le kentien. Même si Guillaume, devenu roi d'Angleterre (1066-87), impose le français comme langue officielle et littéraire, ces dialectes régionaux continueront d'être utilisés. La situation est d'autant plus complexe que les Anglo-Saxons avaient déjà emprunté aux Romains de nombreux mots, et la conversion au christianisme du roi Ethelbert I de Kent en 597 avait fini par faire du latin des Écritures l'une des composantes majeures de ce qui allait devenir la langue anglaise. En réalité, il faudra attendre le XIVe siècle pour que l'anglais de Londres s'impose, et ce n'est qu'avec l'introduction de l'imprimerie en 1475 que la diffusion du moyen anglais, le "Middle English", sera assurée. On peut dire que l'anglais ne parvient à un stade définitif que peu avant la fondation des colonies d'Amérique du Nord, au XVIIe siècle. La naissance d'une identité nationale "anglaise" s'avère tout aussi tourmentée. Les invasions s'étaient certes heurtées à la résistance des Celtes et des Romains, mais ceux-ci n'étaient jamais parvenus à construire une réelle entité. Les Celtes étaient organisés en clans rivaux, et si les Romains administraient à merveille la région du Sud-Est en encourageant la participation des autochtones, les districts montagnards, où régnaient les Brigantes, les Picts et les Scots, résistaient à toute uniformisation, au point que l'empereur Hadrien, venu sur place en l'an 120, devait se résoudre à faire constuire le fameux "Hadrian's Wall",  ligne de fortifications qui se bornait à contenir les peuplades rebelles. Les peuples nordiques, quant à eux, opéraient en bandes, par vagues successives, installant une multitude de royaumes indépendants, situation qui devait perdurer jusqu'au début du VIIIe siècle. Il est donc permis de penser que c'est le christianisme, ou plus exactement les moines romains envoyés par le pape Grégoire le Grand, et emmenés par le bénédictin Augustin de Canterbury, qui parachevèrent l'oeuvre des missionaires venus des pays celtiques et surtout d'Irlande, en jetant les bases d'une première unité véritable. Lorsqu'ils sont reçus solennellement par Ethelbert en 597, les émissaires de Grégoire démontrent que toute l'Angleterre fait désormais partie de l'Église romaine, et les rois d'Angleterre n'auront plus d'autre choix que de s'appuyer sur l'Église, source de légitimité et instrument d'autorité. Quand, près de deux siècles plus tard, les Vikings pillent les côtes, prennent d'assaut Canterbury et Londres (851) et se sédentarisent à l'embouchure des fleuves, ils poussent les Anglo-Saxons à unir leurs forces derrière un chef sacré, protégé et conseillé par l'Église. C'est ainsi qu'un souverain légendaire, le roi Alfred (871-99), s'impose à partir de 886 comme le chef de la résistance (ce qui n'empêchera pas Cnut le Grand de devenir roi de toute l'Angleterre, royaume anglo-danois, en 1016). Après le règne relativement paisible d'Édouard le Confesseur (1042-66), Guillaume le Conquérant, qui refuse de se considérer comme le vassal du Pape, établit un système féodal strict, nomme des "sheriffs-barons" chargés de faire appliquer partout les décisions royales, réforme une Église corrompue et licencieuse, et, acte majeur de la genèse de cette nation, soumet le royaume au cadrillage serré du Domesday Book (1086), inventaire exhaustif des richesses du pays.

L'époque médiévale



Il est convenu de faire débuter l'époque médiévale à la conquête normande et de la faire durer jusqu'à l'époque de la Réforme, à savoir 1533-59. Guillaume, puis son fils Henri I (1100-35) rénovent profondément le pays, l'unissent au duché de Normandie et établissent un ordre féodal qui tient jusqu'à la longue guerre civile opposant le petit-fils de Guillaume, Étienne de Blois, à Mathilde, la fille d'Henri. Lorsque Henri II (1154-89) succède à Étienne (1135-54) et inaugure le règne des Plantegenêts (branche de la maison d'Anjou qui  règnera sur l'Angleterre jusqu'en 1485), le royaume est en ruines. Le nouveau roi, qui vient d'épouser Éléonore d'Aquitaine (1152) et se conçoit surtout comme un empereur européen, fait du prélat Thomas Becket (c.1118-70) son Chancelier,  rétablit l'Échiquier (la cour de justice spécialisée dans les affaires du roi) et charge ses "sheriffs" et ses juges itinérants de le représenter partout et en toutes occasions, pratique qui engendrera la "Common Law". En centralisant à nouveau le pouvoir, il crée aussi des conditions favorables pour le commerce, particulièrement dynamisé lorsque le roi Richard Coeur de Lion (1189-99) ouvre de nouvelles perspectives en participant à la Troisième Croisade (1190). Le centre maritime du monde devient la Méditerranée, et de grandes villes comme Marseille, Gênes ou Venise habitent désormais l'imaginaire anglais. Avec la fin de la période anglo-normande, c'est l'Angleterre parlementaire qui se dessine. Lorsque le frère de Richard, Jean sans Terre, devenu roi à son tour (1199-1216), perd le soutien de ses vassaux acquitains, se brouille avec l'Église et se fait battre à Bouvines (1214), il est contraint de reconnaître les articles de la "Magna Carta" (1215), charte des libertés et des droits revendiqués par les barons du royaume. Les guerres incessantes menées par Édouard I (1272-1307) contre les peuples rebelles de l'intérieur, restaurent l'autorité royale, mais obligent aussi à réunir fréquemment le Parlement. Enfin, l'obsession d'Édouard III (1327-77) de reconquérir la couronne de France conduit à la guerre de Cent Ans (1337-1453), laquelle permet à l'Angleterre d'imposer à la France l'humiliant traité de Brétigny (1360) et d'être confortée dans le sentiment d'être une nation à part. Le XIVe siècle voit le triomphe des forces économiques anglaises, constituées par les grands négociants en vin et en laine, mais aussi par les manufacturiers du drap, de la bière ou du verre. Dans le même temps, la guerre, comme les terribles épidémies de peste qui ravagent le royaume à partir de 1348, minent le système féodal. Les très grands seigneurs, les "magnates", dont la richesse atteint un niveau inédit, prétendent désormais eux aussi régir le royaume. L'Église elle-même est de plus en plus violemment contestée. John Wycliffe (c.1330-84), chef de file des "Lollards", lance la première traduction de la Bible en anglais (1380-81). Après les féroces luttes intestines qui marquent la fin de la guerre de Cent Ans, la guerre des Deux-Roses, opposant deux branches rivales des Plantagenêts, la maison de Lancastre (aux commandes entre 1399 et 1461, puis brièvement en 1470-71) et celle d'York (qui règne entre 1461 et 1485), va permettre l'émergence d'une nouvelle dynastie, les Tudors. Lorsqu'en 1486, Henry VII (1485-1509), descendant des Lancastres,  épouse la fille aînée d'Édouard IV, héritière des Yorks, il devient le premier roi de l'Angleterre moderne.

La période élisabéthaine et le début de la période jacobéenne


Le pouvoir royal va désormais veiller sur les intérêts d'une nation. Les yeux se tournent alors vers le Nouveau Monde (Francis Drake achèvera son premier tour du monde en 1580), et Henry VII, qui interdit aux seigneurs d'entretenir des armées, pressent que la puissance financière et les ambitions commerciales des marchands justifie la création d'une grande marine, destinée à contrôler les nouveaux points stratégiques du globe. C'est dans ce contexte que se produit un événement majeur, sur le plan religieux et politique tout autant que culturel. Le fils d'Henry VII, Henry VIII (1509-47), qui a épousé Catherine d'Aragon, la fille du roi d'Espagne, s'inquiète de ce que celle-ci n'offre pas d'héritier mâle à la couronne. Le Pape refusant obstinément d'annuler le mariage, ce catholique zélé choisit la rupture avec Rome, s'opposant à son fidèle et flamboyant conseiller le cardinal Wolsey. L'Act of Supremacy (1534) consacre officiellement le schisme en établissant que le pontife romain n'a pas reçu de Dieu pouvoir de juridiction dans le royaume d'Angleterre. On supprime les monastères, confisque les biens du clergé, adapte la  liturgie en langue anglaise. Le règne d'Edward VI (1547-53) verra la progression rapide du protestantisme, et la parenthèse catholique imposée par Mary Tudor (1553-58), surnommée "Bloody Mary" (en trois ans, dans le quartier londonien de Smithfield, les chefs protestants, ainsi que 300 femmes et enfants, les fameux "Smithfield Martyrs", sont brûlés vifs pour hérésie), ne parviendra pas à endiguer ce profond mouvement. C'est sous le règne d'Elizabeth I (1558-1603), la "Virgin Queen" (c'est-à-dire sans époux), que se définit l'anglicanisme, via media entre le catholicisme et le protestantisme. Car le "puritanisme", forme extrême de la religion réformée, propagé par le Book of Martyrs de John Foxe (1563), l'oeuvre la plus lue de l'époque, inquiète les autorités.  Elizabeth organise l'Église d'Angleterre et impose le "Prayer Book", le Livre des offices, chef-d'oeuvre de la littérature religieuse, composé sous la direction de Thomas Cranmer, premier archevêque protestant de Canterbury (1532). Le clergé adopte en 1563 les "Thirty-Nine Articles", qui sont la base de la communion anglicane. La reine sait aussi s'attacher la bourgeoisie et les nobles enrichis par les dépouilles du clergé, dont elle s'attire les sympathies en encourageant l'exploitation des colonies (la Compagnie des Indes est fondée en 1600). L'Angleterre connaît alors un impressionnant essor économique, qui dynamise les relations sociales et produit un nouveau public, hétéroclite, haut en couleurs, rebelle, amateur de sensations fortes, intensément patriote, surtout depuis la victoire sur l'Invincible Armada armée par Philippe II d'Espagne (1588). À la mort d'Elizabeth, c'est un Stuart qui monte sur le trône, James I (1603-25). Mais ce monarque écossais est aux yeux de beaucoup un calviniste, d'où la tentative folle des extrémistes catholiques, qui essaient de faire sauter le Parlement le 5 novembre 1605 (le fameux "Gunpowder Plot" fomenté par Guy Fawkes). Or, le roi s'oppose aussi aux puritains et s'aliène le Parlement. La conférence de Hampton Court (1604) accouche d'une seule proposition concrète, celle de procéder à une traduction autorisée de la Bible, la fameuse "King James Version" (1611). Il faut savoir que plus d'un siècle après l'épisode de la "Lollard Bible", William Tyndale (c.1494-1536), brûlé comme hérétique pour avoir proposé une traduction du Nouveau Testament (1525) et du Pentateuque (1530), avait élaboré une langue idiomatique simple, mais musicale, souple et profonde, que la version autorisée validerait et qui hante encore la langue anglaise. Plusieurs grandes traductions de la Bible verraient encore le jour, dont la "Geneva Bible" de 1560 (utilisée par Shakespeare et Marlowe) et enfin la "King James" (utilisée par Bunyan).

La fin de la période jacobéenne et la Restauration

Lorsqu'il disparaît en 1625, James I est particulièrement impopulaire. Son fils, Charles I (1625-49), marié à une catholique, ne fera qu'envenimer la situation, jusqu'à déclencher la Guerre Civile en 1641 ("The English Civil War"). Après une série de bras-de-fer avec le Parlement, comme avec les puritains qui dominent les Communes, Charles règne en monarque absolu, lève des impôts jugés illégaux, et décide d'affronter les Écossais, qui infligent de cuisantes défaites aux armées anglaises. Les "Roundheads", troupes parlementaires emmenées par Thomas Fairfax et Oliver Cromwell au sein de la "New Model Army" auront définitivement raison des royalistes à la bataille de Naseby en 1645, et le roi sera décapité le 30 janvier 1649. La République du "Commonwealth" laisse les mains libres à Cromwell, qui abolit la monarchie, réorganise l'église sur des principes presbytériens, rappelle les juifs expulsés en 1290 et mate brutalement l'Irlande et l'Écosse, où Charles II tente de débarquer. Mais ce formidale personnage s'auto-proclame aussi "Lord Protector" (1653-58) et instaure une véritable dictature puritaine. À sa mort (1658), son fils Richard se montre incapable d'assurer la succession, et le général George Monck marche sur Londres pour y préparer le retour du roi. Lorsque Charles II (1660-85), exilé en France et surnommé "the Merry Monarch" en raison de sa vie insouciante, est rappelé en 1660, l'expérience républicaine et puritaine a vécu. Le "Cavalier Parliament" (1661-79), qui rétablit l'Église d'Angleterre sous sa forme élisabéthaine, impose toutefois une telle orthodoxie anglicane que ni les non-conformistes ni les catholiques ne sont satisfaits. Bien des préventions demeurent à l'égard des catholiques, que l'on soupçonne de divers complots, dont la peste de 1665, le grand incendie de Londres de 1666 et naturellement le "Popish Plot" de 1678. Cette période dite de la "Restoration", qui voit des avancées remarquables dans les domaines naval et scientifique (Charles II fonde la Royal Society), est donc marquée par un affaiblissement considérable de l'autorité royale. Le roi, qui a mené sa politique étrangère de concert avec Louis XIV, se convertit au catholicisme sur son lit de mort et,  ne laissant pas d'héritier protestant, permet à son frère James, catholique déclaré, d'accéder au trône. Le dernier Stuart, James II (1685-88) conduit  alors une politique maladroite qui convainct les Anglais de demander le secours de Guillaume d'Orange, certes étranger, mais époux de la fille aînée du roi, Mary (qui deviendra Mary II en 1689) et champion de la cause protestante en Europe. Guillaume débarque en 1688 dans le Devon et pousse jusqu'à Londres sans rencontrer d'opposition sérieuse, contraignant James à une fuite déshonorante. Cette "Glorious Revolution", menée sans verser le sang, sauf en Écosse et en Irlande,  par celui qui prend le titre de William III (1689-1702), assure au Parlement un rôle désormais incontournable dans la vie politique anglaise et écarte à jamais la possibilité d'une monarchie catholique. L'expansion coloniale de l'Angleterre se poursuit (les "Pilgrim Fathers", ces puritains qui fuient les persécutions à bord du Mayflower, fondent la colonie de Plymouth, dans le Massachusetts, en 1620) ; des fortunes colossales se construisent dans le commerce maritime ; la "gentry" l'emporte peu à peu sur les Pairs du royaume ; Londres concentre de plus en plus l'essentiel du pouvoir et des richesses, les fastes de la cour détournant les nobles de leurs obligations traditionnelles dans les campagnes.

Le XVIIIe siècle


La fin du XVIIe siècle est marquée par "the Nine Years War" (1688-97), que William III mène contre l'Irlande, où James II, appuyé par la France, tente de reprendre pied. Les lourds emprunts liés à ce conflit (consentis par la Bank of England, créée pour l'occasion en 1694) grèvent le budget de l'État, et la reine Anne (1702-14), dernière des Stuarts, hérite d'un royaume affaibli. Mais la vie politique est désormais rythmée par l'opposition entre deux groupes structurés : les "Tories", partisans de James II puis de l'ordre religieux et politique établi (jusqu'à la création du Conservative Party dans les années 1830), d'une part ; les "Whigs", partisans de la suprématie du Parlement (ancêtres du Liberal Party, fondé dans les années 1860), d'autre part. Le spectre de la guerre civile s'éloigne, même si les "Jacobites", c'est-à-dire les partisans du roi déchu en 1688, soutenus par les clans catholiques écossais, ne sont définitivement vaincus qu'à la bataille de Culloden (1746). Lorsqu'à la suite de l'Act of Settlement de 1701, confiant la couronne à Sophie de Hanovre (petite-fille de James I) et à ses héritiers protestants (aucun des enfants de la reine Anne n'ayant survécu, il faut trouver une solution),  Georg Ludwig, fils de Sophie, monte sur le trône d'Angleterre sous le titre de George I (1714-27), le pays, uni à l'Écosse par l'Act of Union (1707), peut asseoir sa prospérité sur une situation politique globalement stable. Le roi George, détesté par les Anglais qui lui reprochent de ne pas même chercher à apprendre leur langue, a la sagesse de s'appuyer sur Sir Robert Walpole, premier véritable "Prime Minister". George II (1727-60), renouvelle sa confiance à Walpole, puis  pendant les dix dernières années de sa vie laisse le champ libre à William Pitt (1708-78), dit "Pitt the Elder", qui mène la Grande-Bretagne à la victoire contre la France dans la "Seven Years War" (1763). Londres se développe de manière spectaculaire, de nouvelles routes réduisent les distances entre les centres industriels et désenclavent les régions les plus reculées, les services postaux gagnent en fiabilité, la presse devient une véritable institution (le premier quotidien paraît à Londres en 1702), les innovations techniques modifient les conditions de travail, la pratique des enclosures (qui consiste à enclore, et donc à privatiser, des terres communes) met sur le marché une main-d'oeuvre abondante et docile. La Grande-Bretagne devient la première grande nation industrielle moderne. Lorsque George II disparaît brusquement en 1760, son petit-fils, George III (1760-1820), âgé de vingt-deux ans à peine, influençable et de santé fragile, inaugure un règne instable sur lequel plane la menace régulière d'une abdication. Les mauvaises récoltes, la contestation de l'autorité royale organisée par John Wilkes, journaliste pamphlétaire extrêmement populaire, ou encore l'agitation anti-catholique attisée par les fameuses "Gordon Riots" de 1780, entretiennent un climat délétère. L'autorité du roi est définitivement bafouée par la Révolution américaine. Désespérément en quête de rentrées fiscales, le gouvernement  multiplie à partir de 1765 les humiliations à l'encontre de sa colonie, laquelle finit par proclamer son indépendance (1776).  Il  faudra attendre vingt ans pour que George III retrouve sa crédibilité sur la scène intérieure, en s'opposant à un projet de réforme de la East India Company. William Pitt fils (1759-1806), dit "Pitt the Younger", très jeune Premier ministre tory, assure alors à la Grande-Bretagne, qui englobe l'Irlande et devient le Royaume-Uni en 1801, une nouvelle époque de prospérité. Le pays connaît sa première révolution industrielle, favorisée par ses réserves en charbon et en fer, par la diversité de ses façades maritimes, ainsi que par cet espace économique en croissance exponentielle que constitue l'Empire. Certes, la Révolution française, accueillie avec intérêt dans un premier temps, mène à la guerre (1793-1815), mais la maîtrise des mers, le génie de l'amiral Nelson, la folie des grandeurs de Napoléon, permettront à l'Angleterre de l'emporter. Waterloo ne signifie pas seulement la déroute des armées françaises et la victoire de Wellington ; en 1815, le Royaume-Uni devient maître du monde.

L'époque victorienne


En 1837 monte sur le trône une reine de dix-huit ans, Victoria (1819-1901), faite impératrice des Indes en 1876. Celle qui succède à George IV (1820-30) et à William IV (1830-37) sera le dernier souverain britannique à marquer de son empreinte la vie politique du pays. Tout au long de ses soixante-quatre ans de règne, Victoria  restaure le prestige monarchique en incarnant une conception morale de l'anglicité et en assurant  la cohésion de l'Empire, monstre colossal qui enrichit sans cesse la première puissance mondiale. L'"ère victorienne" est  alors marquée par une révolution industrielle et commerciale sans précédent, dynamisée par une paix durable et par l'invention du chemin de fer. Une flotte commerciale et militaire sans rivale, l'accélération des communications (facilitées également par le télégraphe), un immense réseau d'assurances et de services bancaires, une économie fondée sur le libre-échange et une hausse permanente des prix mondiaux assurent le triomphe du capitalisme britannique, dont l'Exposition universelle de 1851, "the Great Exhibition", se veut la vitrine internationale. Ce nouvel ordre économique favorise l'avènement d'une nouvelle classe, la bourgeoisie, qui détient les moyens de production et d'échange, mais qui cherche aussi une représentation politique. S'inscrivant dans la logique "utilitariste" (réélaborée par John Stuart Mill) de Jeremy Bentham du plus grand bonheur pour le plus grand nombre (Principles of Morals and Legislation, 1780), le Reform Bill  de 1832 propose un assouplissement du système en vigueur. Cette loi symbolise aussi le pragmatisme des victoriens, qui  ne souhaitent pas voir se reproduire à Londres les troubles parisiens de la Révolution de juillet 1830. Après avoir lancé en 1802 le Political Register, journal tory anti-radical, William Cobbett doit se rendre à l'évidence et, à partir de 1809, réorienter cet hebdomadaire très influent dans la voie du réformisme. L'économiste David Ricardo stigmatise très tôt le système pernicieux des bas salaires (On the Principles of Political Economy and Taxation, 1817). Le père du socialisme anglais, Robet Owen, lui-même riche industriel, tente d'imaginer de nouveaux rapports "co-opératifs" entre les différents acteurs économiques (A New View of Society, 1813), avant de quitter le pays en 1821, lassé par la lenteur des réformes. La situation sociale est catastrophique : la fin des guerres napoléoniennes a ruiné les fermiers, et les "hungry forties" chassent la population des campagnes vers les grands centres industriels, où s'entasse une main-d'œuvre abondante, prête à tout pour gagner sa vie. C'est cette classe ouvrière, alliée à la petite bourgeoisie, qui élève de plus en plus la voix, se fédérant autour de Richard Cobden pour réclamer l'abolition des Corn Laws ("The Anti-Corn Law League", 1839, laquelle obtient satisfaction en 1846) ou autour de William Lovett pour rédiger une "Charte du peuple" ("People's Charter", 1838), dont les tenants exigent une réforme profonde du système politique. Certes, la grande famine irlandaise (1845), la condition des travailleurs dans les mines et le défaut  d'hygiène dans les centres urbains n'échappent pas aux classes dirigeantes, mais l'éthique protestante du travail et la moralité puritaine l'emportent souvent sur toute autre considération. L'ouvrage de Mill, On Liberty (1859), manifeste pour une démocratie fondée sur le dialogue, paraît la même année que le fameux manuel de Samuel Smiles, Self-Help, le livre de chevet du self-made man ; on lit autant la Bible que les gazettes consacrées au crime ; on encense autant la famille que l'on permet le développement de la prostitution ; et l'"évolutionnisme" agnostique de Charles Darwin (On the Origin of Species, 1859), qui explique l'histoire par le jeu de la sélection naturelle et de l'adaptation à des milieux spécifiques, s'attire autant de détracteurs que de sympathisants.

La première moitié du XXe siècle


Celui qui monte sur le trône en 1901, Edward VII (1901-10), souhaite redonner lustre et gaieté à une monarchie terne et empesée. Le pays s'abandonne à un individualisme triomphant, porté par la City de Londres, devenue le centre financier de la planète. Le monde du travail, qui a désormais conscience de constituer une force politique, manifeste pourtant son impatience. En 1900, un congrès réunissant représentants socialistes et syndicalistes confiera à Ramsay MacDonald les rênes de ce qui deviendra le Labour Party. Après la démission de Balfour, le Premier ministre conservateur (1902-05), les "libéraux" lancent un programme de modernisation sociale, allant jusqu'à précipiter  une crise constitutionnelle lorsque la Chambre des Lords conteste le budget proposé par David Lloyd George, Chancelier de l'échiquier. Le nouveau roi, George V (1910-36), ne parviendra pas à débloquer la situation, et il faudra le Parliament Act de 1911 pour que le rôle des Lords soit plus strictement encadré. Les manifestations ouvrières se multiplient, se partageant l'actualité avec celles des "suffragettes", ces féministes qui réclament le droit de vote, et dont le militantisme actif déclenche une réaction particulièrement violente des autorités. Par ailleurs, la situation se dégrade en Irlande, où le Sinn Féin, fondé en 1905, déclenche la lutte armée contre l'occupant britannique. Mais l'événement majeur de ce début de siècle est bien la crise des Balkans en juin 1914 et l'entrée en guerre contre l'Allemagne quelques semaines plus tard. Entamée dans l'enthousiasme, la Première Guerre mondiale portera un coup sévère à l'image que se font d'eux-mêmes les Britanniques. Ce n'est pas seulement que la bataille de la Somme se transforme en une sanglante déroute, ni que le conflit s'éternise et que la jeunesse est engloutie dans les tranchées. Sous l'action conjointe de l'évolution de l'armement et des progrès de la médecine, des milliers de "gueules cassées" reviennent hanter les rues et les campagnes. Les rebelles irlandais, qui s'opposent à la conscription obligatoire, lancent l'Easter Rising d'avril 1916, qui verra l'armée britannique procéder à des exécutions sommaires, transformant une poignée de militants indépendantistes en autant de martyrs d'une cause sacrée. Enfin, l'effort de guerre, puis le Traité de Versailles, qui cherche à punir l'Allemagne sans songer aux conséquences, plongent le pays dans la crise et dans le chômage, période sinistre dont la "General Strike" de 1926, puis la "Great Depression" de 1929 marquent le paroxysme. Le pays connaît alors de durables inversions de tendance. Le sud entame une période de prospérité relative, tandis que le nord s'enfonce dans le marasme ; la population féminine trouve dans les services un énorme gisement d'emplois, tandis que les ouvriers de l'industrie traditionnelle sont brutalement contraints à l'inactivité. On n'oubliera pas que la monarchie traverse une zone de turbulences. Lorsque George V meurt, son fils, Edward VIII (1936), ne fait pas mystère de son intention d'épouser une Américaine, Wallis Simpson, alors en instance de divorce. Se heurtant à l'hostilité déclarée du Premier ministre Baldwin, le roi prendra la décision d'abdiquer et de quitter le pays, laissant le champ libre à son jeune frère, George VI (1936-52).

La seconde moitié du xxe siècle


Après la capitulation de la France de Pétain en juin 40, Churchill organise la résistance héroïque des îles britanniques. Martyrisée par l'aviation nazie, l'Angleterre réaffirme son identité de vieille nation attachée aux libertés individuelles et se dépasse dans un extraordinaire effort collectif. Conçu dans cet esprit, le rapport Beveridge (1942), qui recommande une refonte totale de l'aide sociale, préfigure les grandes réformes de l'après-guerre, et lorsque les élections de 1945 chassent Churchill et les conservateurs, Attlee se lance dans un programme de nationalisations et de soins gratuits, jusqu'à ce que la crise rattrape un pays déjà ruiné par la guerre (1947) et le tourne vers les États-Unis. Un "Rideau de Fer" s'étant abattu sur l'Europe de l'est, les anciens alliés entament une "Guerre Froide" qui annonce pour beaucoup un conflit nucléaire généralisé. Le Royaume-Uni en profite pour se désengager de son Empire, ce qui, si l'on excepte la gestion maladroite de la crise de Suez en 1956, lui permettra de conserver longtemps avec ses anciennes colonies des rapports de confiance. En 1951, Churchill revient au pouvoir, et le pays, qui voit une jeune reine, Elizabeth II, monter sur le trône en 1952, connaît une période d'optimisme et de prospérité. Lorsque les travaillistes reviennent aux affaires en 1964, Harold Wilson est contraint d'engager des réformes qui le rendent fortement impopulaire, et c'est lui également qui doit faire face à l'insurrection irlandaise de 1968, tandis que la guerre menée par les Américains au Viêt Nam déclenche la colère de la jeunesse. Son successeur conservateur, Edward Heath, affronte quant à lui le choc pétrolier de 1973 et  se heurte à une première grande grève des mineurs (1973-74). Le retour des travaillistes aux affaires ne changera plus la donne, et le pays sera régulièrement secoué de graves crises sociales. C'est dans ce contexte qu'une conservatrice néolibérale, Margaret Thatcher, devient Premier ministre (1979). En procédant par étapes, cette femme de conviction va entreprendre de dénationaliser des pans entiers de l'économie et de démanteler le pouvoir des syndicats, si bien que la seconde grande grève des mineurs (1984) se soldera par un cuisant échec. Aidée par la reprise mondiale, par les gigantesques profits du pétrole de Mer du Nord, ainsi que par le fort sentiment patriotique suscité par la défense des îles Malouines, envahies par l'Argentine au printemps 1982, Thatcher gagnera les élections trois fois de suite. Mais le Mur de Berlin, symbole de la séparation entre communisme et capitalisme, tombe en 1989, et les pâles successeurs de l'"Iron Lady", minés par les scandales financiers, ne résisteront plus longtemps au flair politique de celui qui révolutionne le parti travailliste en le convertissant à l'économie de marché, Tony Blair, fondateur du "New Labour", élu triomphalement en 1997. Le Royaume-Uni, qui semble un temps pouvoir assimiler harmonieusement les communautés ethniques et religieuses  issues des anciennes colonies, accorder une autonomie croissante aux "nations" qui le composent et parvenir enfin à un cessez-le-feu en Irlande, donne l'image d'une nation pragmatique, prête à relever le défi de la "mondialisation". Dans un contexte international dominé par les guerres successives au Moyen-Orient, la politique étrangère britannique, axée principalement sur celle des États-Unis après les terribles attentats islamistes du 11 septembre 2001,  contribue toutefois à isoler un pays dont l'intégration au reste de l'Europe se fait à pas comptés. Et la monarchie, devenue un simple mais efficace symbole de continuité en la personne d'Elizabeth II, vacille sur ses fondements, livrée à la voracité d'une presse à scandales que les frasques des princes alimentent copieusement dans les dernières années du siècle.



Pour citer ces ressources :

Frédéric Regard. 06/2007. "Mise en contexte de la littérature anglaise".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 21 septembre 2010.
Consulté le 23 avril 2014.
Url : http://cle.ens-lyon.fr/anglais/mise-en-contexte-de-la-litterature-anglaise-23666.


A lire

Frédéric Regard, La littérature anglaise, PUF, "Que sais-je?", 2007
 
 
mise à jour le 21 septembre 2010
Créé le 29 juin 2007
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues