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En attendant les barbares de Coetzee: réécrire la mort du Christ, refuser la Croix

Par Maxime Decout
Publié par Clifford Armion le 09/10/2009
Ecrivain du XXIe siècle, Coetzee propose dans Waiting for the Barbarians une réécriture de la Passion du Christ qui interroge le rôle de la souffrance individuelle ou collective. L’homme chargé de vivre ce nouveau Calvaire découvre la vanité de la souffrance dans un monde privé de Dieu ainsi que l’impossibilité de toute rédemption. Cette communication tente de dépasser une lecture politique du texte en s’intéressant au fonctionnement de l’intertexte biblique.

Maxime Decout est agrégé de Lettres Modernes et titulaire d'un doctorat sur la judéité dans l'œuvre d'Albert Cohen. Il enseigne en classe préparatoire hypokhâgne.

http://video.ens-lyon.fr/eduscol-cdl/2009/2009-06-19_ANG_Decout.mp4

Extrait de texte :

Introduction :

Le narrateur, magistrat à la tête d'une petite colonie sur la frontière qui sépare l'Empire du territoire des barbares, est emprisonné par les émissaires de l'Empire pour trahison.

In my suffering there is nothing ennobling. Little of what I call suffering is even pain. What I am made to undergo is subjection to the most rudimentary needs of my body: to drink, to relieve itself, to find the posture in which it is least sore. When Warrant Officer Mandel and his man first brought me back here and lit the lamp and closed the door, I wondered how much pain a plump comfortable old man would be able to endure in the name of his eccentric notions of how the Empire should conduct itself. But my torturers were not interested in degrees of pain. They were interested only in demonstrating to me what it meant to live in a body, as a body, a body which can entertain notions of justice only as long as it is whole and well, which very soon forgets them when its head is gripped and a pipe is pushed down its gullet and pints of salt water are poured into it till it coughs and retches and flails and voids itself. They did not come to force the story out of me of what I had said to the barbarians and what the barbarians had said to me. So I had no chance to throw the high-sounding words I had ready in their faces. They came to my cell to show me the meaning of humanity, and in the space of an hour they showed me a great deal.

J. M. Coetzee. Waiting for the Barbarians [1980]. London: Vintage. 2004. p. 126.

Pistes de lecture :

  • On pourra examiner la recontextualisation de l'intertexte biblique de la Passion en interrogeant en particulier dans ce passage la notion de souffrance, le narrateur questionnant tout au long du roman son statut de martyr et le sens que pourraient revêtir les humiliations que les soldats lui infligent. En effet, au cours de son cheminement, le magistrat apprend peu à peu que les souffrances ne correspondent pas à ses attentes : elles ne parviennent pas à le transformer en martyr mais le ramènent à sa réalité biologique de corps qui ne peut se dépasser pour accéder à un au-delà de l'homme.
  • On s'interrogera donc sur la réécriture de la Passion à la lumière de l'échec à élever le corps en symbole. Dans cette perspective, il s'agira de comprendre comment s'éclaire le symbolisme des « barbares » qui, à un premier niveau de lecture, s'imposent, comme chez Buzzati, en tant qu'image d'un avenir éternellement dérobé, qui ne viendra jamais, une sorte d'Arlésienne tragique qui correspond à l'absurdité du monde. Mais, au vu de la prégnance de l'intertexte biblique et de l'essentialité de la Passion dans la signification que revêt le roman, le véritable « barbare » devra aussi apparaître comme la figure du Christ, impossible modèle auquel le narrateur ne parviendra jamais à adhérer. Ainsi, le monde contemporain, privé de sa divinité, semble privé conjointement de tout espoir de Rédemption qui viendrait d'un au-delà de l'homme.
  • On verra de la sorte comment le texte souligne l'inutilité des souffrances endurées pour les autres, souffrances qui ne parviennent pas à racheter un monde vicié par le mal et la violence. C'est ainsi le geste entier du Christ qui se voit impossible à réitérer dans un univers post-chrétien. C'est pourquoi, dans le dénouement du roman, le narrateur semble s'éloigner du modèle christique auquel il a rêvé de coller pour s'orienter vers une forme d'ataraxie où il ne se préoccuperait plus que de lui-même. Néanmoins, le magistrat découvre brutalement que les souffrances qu'il a recherchées peuvent acquérir une nouvelle signification, eu égard à la fascination qu'il a toujours éprouvée à l'encontre des barbares qui ont torturé des innocents. Ses souffrances apparaissent alors comme une propédeutique pour décharger sa propre fascination pour la violence sur lui-même, pour devenir un bourreau qui ne s'en prendra qu'à soi, et ainsi ne pas propager sur d'autres une violence qui semble indéfectiblement attachée à l'humanité et dont elle ne pourrait se purger qu'en pratiquant une nouvelle sorte de Passion à l'échelle individuelle. C'est uniquement sous les auspices de cette position ambiguë et précaire qu'un espoir de rédemption semble encore envisageable, une rédemption non plus extra-humaine, mais impliquée dans le monde, au cœur de l'homme et de ses pulsions les plus mauvaises.

 

Pour citer cette ressource :

Maxime Decout, "En attendant les barbares de Coetzee: réécrire la mort du Christ, refuser la Croix", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), octobre 2009. Consulté le 19/09/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/litterature/postcolonial-literature/en-attendant-les-barbares-de-coetzee-reecrire-la-mort-du-christ-refuser-la-croix