Jusqu’au 17ème siècle, seule l’introspection de nature spirituelle n’avait pas besoin de se justifier. A partir du 18ème siècle, l’autobiographie devient un véritable moyen d’affirmer son importance en tant qu’individu, même si elle prend d’abord des allures de sermon laïcisé, en se présentant comme un guide, ou un compte rendu d’expérience pour ses descendants, afin de les guider dans les moments les plus critiques de leur existence. Le récit de soi poursuit alors l’objectif de structurer la vie des autres, ou du moins de s’offrir comme un exemple, bon ou mauvais, en fonction des situations que le regard rétrospectif a permis d’évaluer. Il joue donc bien son rôle de repère. George Starr, dans Defoe and Spiritual Autobiography (1965), insiste sur le changement que la Réforme protestante a permis dans l’évaluation de l’autobiographie. La nouvelle importance donnée au bien-être psychologique de l’individu pousse à accepter l’acte d’écriture comme salvateur dans la mesure où il permet de mieux étudier les recoins de son âme. L’écriture se fait privilège, prenant la valeur d’un acte responsable, alors qu’elle était répréhensible un siècle plus tôt. La relation plus directe entre Dieu et le fidèle rend la communication plus ouverte. L’homme devient son propre médecin spirituel, en charge d’une âme dont il doit assurer le bien-être en l’examinant attentivement. L’autobiographie est légitimée dans l’examen minutieux qu’elle permet de faire de la vie spirituelle dont elle trace les élans en détails, permettant une réflexion, voire un repentir rétrospectif. L’homme est dans l’action, responsable de sa propre vie spirituelle, en relation directe avec un Dieu à qui il parle, comme à lui-même, sans détours.
Moll Flanders et Robinson Crusoe appartiennent à ce genre des autobiographies laïques puritaines dans lesquelles l’utilisation du « je » est justifiée par la démarche de connaissance de soi au sens spirituel. Mais ces récits, qui valent au-delà d’eux-mêmes, relèvent déjà de la littérature. Dans Robinson Crusoe, Defoe fait à la fois état des aventures de Robinson à mesure qu'elles se déroulent, puisque le récit prend la forme d’un journal, et témoigne de la volonté de trouver un sens à la succession des événements. L'entrée en scène de Vendredi force Robinson à s’interroger sur le sens qu’il donne à sa vie. Les questions muettes d’un être qu’il considère comme inférieur et vierge de toute démarche intellectuelle, le pousse paradoxalement à mettre en branle un questionnement sur son identité. Vendredi lui permet aussi de prendre conscience de son identité d'être social. Les mémoires sont également des moyens d’encourager la gratitude pour les bienfaits passés et présent. Pour George Starr, "[They are] a means to stir up my thankfulness for things past and to encourage faith for the future" (Defoe and Spiritual Autobiography, p.38). La servante de Richardson, Pamela, remercie ainsi ce Dieu miséricorde, quand elle mesure le chemin parcouru : "Blessed that gracious God who had thus changed my distress to happiness and so abundantly rewarded me for all the sufferings I had passed through […]" (Pamela or Virtue Rewarded, 1740, p. 246). La conception du temps comme capital se retrouve dans les romans épistolaires de cet auteur. Les missives qui servent d’entrées journalières deviennent un moyen pour Pamela de rendre compte de ses activités quotidiennes (Starr parle de "accounting for time").
Le lien entre écriture et religion est donc essentiel, tant chez Defoe que chez Richardson, qui se targuait d’avoir écrit un livre qui puisse se prêcher depuis la chaire. La préface de l’éditeur qu’il feint d’être explicite le lien entre l’écriture de soi et sur soi, une écriture dont le but est de sonder "les recoins de l’âme humaine" (Richardson, Preface de Clarissa, 1748) pour y faire germer la religion, comme la morale. "to Divert and Entertain, and at the same time to Instruct, and Improve the Minds of the Youth of both Sexes […] to inculcate Religion and Morality in so easy and agreeable a manner, as shall render them equally delightful and profitable to the younger Class of Readers, as well as worthy of the Attention of Persons of maturer Years and Understandings" (Richardson, preface de Pamela, 1740). Richardson sait qu’instruire et plaire doivent aller de paire. La tentation d’amplifier et d’enjoliver chaque événement de la vie quotidienne est grande, pour rendre le récit plus séduisant ou plus captivant. C’est ainsi qu’est née la littérature. Aller au-delà du simple fait documentaire encourage la réflexion du rédacteur. Dans le même temps, cela trahit l’attrait grandissant pour l’anecdotique. Ainsi l’autobiographie spirituelle à visée purement personnelle est peu à peu devenue un récit qui s’exporte, d’abord parmi les descendants puis vers les lecteurs, pour qui le texte et les réflexions qu’il engendre peuvent devenir bénéfiques. Les divisions qu’opère George Starr qui débute son panorama de l’évolution de l’autobiographie par un chapitre sur l’autobiographie spirituelle (spiritual autobiography) suivi d’une section intitulée, "Transition vers la fiction" (Transition to Fiction) sont révélatrices de cet acheminement progressif vers une fiction qui peine cependant à s’afficher comme telle. De l’autobiographie spirituelle, gage d’une bonne pratique religieuse, au roman, l’objectif est bien de créer du lien et d’amorcer une réflexion sur la valeur de l’identité, qu’elle soit individuelle ou collective. Quand l’écrivain lutte avec son individualité pour tenter de lui donner un sens il écrit pour et au sujet de l’identité communautaire, ce que l’exemple de Rousseau illustre clairement. En effet, Les Confessions, les Dialogues, et les Rêveries du promeneur solitaire, sont des œuvres à priori consacrées à penser sa propre existence, et pourtant l’intime y côtoie les considérations publiques mêlées de sensibilité politique. De la même manière, malgré le recours à un genre différent, celui du roman, La Nouvelle Héloïse est l’occasion, à travers le récit d’un cheminement féminin, de faire la somme des idées des sentiments et des rêves de Rousseau, en reprenant les thèmes de L’Emile et du Contrat social. L’individu n’est jamais loin de la conversion à l’intérêt général : il semble écrire pour l’autre, dans le but de créer du lien. Chez Richardson, et avec le roman épistolaire, ce lien se crée entre éditeur et lecteur au détriment de l’épistolière, dont l’intimité est mise à nue. Ce constat nous pousse à nous pencher sur les ressorts particuliers d’un genre dans lequel la quête d’identité du lectorat semble se faire par la médiation et aux dépens de la protagoniste.