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Incroyable fiction : L’histoire de Pi de Yann Martel (2001), relecture contemporaine de Noé et Robinson







Cet article est paru pour la première fois dans la revue Graphè, lectures de l'Écriture, n°15, « L'Arche de Noé » (Université d'Artois, Arras, 2006, p. 218-231). Avec mes remerciements à Jean-Marc Vercruysse pour en avoir autorisé cette republication légèrement modifiée, et mes hommages à la mémoire de Jacques Sys, co-directeur de la revue.



 


 

Introduction : un autre Noé

 

Dans l'ouvrage de Jean Giono intitulé Noé, on le sait, il n'est en fait pas question de ce personnage, si ce n'est avant le début de l'essai proprement dit, dans un avant-texte où « (Dieu parle) ». Ce court texte révèle et résume pourtant un renouvellement dans l'appréhension contemporaine de l'épisode biblique de l'arche et du déluge ; il convient alors, afin d'évaluer au plus juste le roman du québécois Yann Martel Life of Pi comme reprise de Noé, d'écouter avant tout ce que nous dit le Dieu de Giono, en une variation sur les versets bibliques :

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

« qu'avais-je besoin en premier lieu
de m'embarrasser dans cet imbroglio de bateau,
et de ménagerie, où pas un dompteur,
même moi,
n'aurait pu se reconnaître,
dont pas un nautonier,
même moi,
n'aurait voulu assurer la sauvegarde
au milieu de ma colère déchaînée.
Et la manigance, la voici :
il n'y avait pas d'arche.
Mais non !
Il n'y avait pas de bateau
de cent, de trois cents ou de mille coudées,
de cent, de trois cents ou de mille enjambées,
d'aucune mesure matérielle.
Il y avait le cœur
de Noé.
Un point c'est tout.
Comme il y a le cœur
de tout homme,
un point c'est tout.
Et j'ai dit à Noé
- comme je peux le dire
à tout homme :
- Fais entrer dans ton
cœur
toute chair de
ce qui est au monde
pour le conserver en vie
avec toi
... et j'établirai mon
alliance avec toi 

 
 
(Fragments d'un "Déluge") » (Jean Giono, Noé, Paris, Gallimard, 1961, Folio, 1991, p. 5-6).
 

 

 

La « ménagerie », le « dompteur », le « nautonier », autant de termes qui trouvent un écho très net et bien particulier dans Pi, tout comme la révélation d'une arche tout intérieure : le héros de Martel n'aura finalement pas non plus vécu cette « story with the animals » (Life of Pi, Alfred A. Knopf, 2001, p. 317), comme il la qualifie après l'avoir raconté, et c'est la foi multiple et rayonnante dans le « cœur » de Pi qui lui a permis très exactement de reconstruire « tout ce qui est au monde pour le conserver en vie » avec lui, pour en produire une version « vivable » : une fiction. Le rapprochement de Pi avec Noé, rapidement indiqué à deux reprises par Martel, s'enrichit de ce détour par Giono, où se trouve formulée l'hypothèse d'une  « arche » intérieure domptant le réel, et transformant la colère en alliance.

Vraisemblable et incroyable

Mais il faut, pour  présenter ce roman comme hymne à la fiction et à la foi ne faisant qu'une, hymne à la croyance et au déguisement métaphorique du réel, en résumer l'intrigue, invraisemblable justement... « a story that will make you believe in God », puisque telle est la promesse du premier témoin à la raconter à celui qui se donne comme « l'auteur », et part alors la recueillir de la bouche de son héros, Pi, Piscine Molitor Patel (p. XII, « Author's Note »).

 

Ainsi prénommé en hommage au séjour parisien d'un parrain amateur de brasse coulée, celui-ci a seize ans lorsqu'en 1977 ses parents décident de fuir les troubles politiques de leur pays, de quitter Pondichéry pour le Canada, en emmenant avec eux dans ce long voyage par bateau les animaux du zoo dont la famille Patel s'occupait en Inde. Les premiers chapitres nous ont donné un certain nombre d'aperçus de l'enfance de Pi au milieu de cette ménagerie, et ont mis en avant une autre de ses particularités, une pratique religieuse aussi fervente que variée : en effet, après avoir embrassé l'hindouisme sans que ses parents ne l'y incitent, il a également et de manière moins évidente adopté simultanément les religions catholique et musulmane, si bien qu'il peut demander à ses parents pour ses quinze ans de le faire baptiser et de lui offrir un tapis de prières... Donc un jeune garçon profondément religieux embarque avec un zoo dans un voyage maritime ; mais, et on le sait depuis le tout début, cette première arche a fait naufrage, et Pi en est le seul survivant humain : réfugié sur un canot de sauvetage, il l'a partagé avec des animaux rescapés, un zèbre blessé, une hyène qui l'a bientôt dévoré, un orang-outang femelle également victime de la hyène, et enfin Richard Parker, le tigre du Bengale qui règle son compte à l'épouvantable hyène : si bien que l'équipage se réduit à un duo, Richard Parker-Pi, dont le défi relevé par Martel consiste à nous faire croire qu'ils ont survécu, sept mois, ensemble, avant d'atteindre les côtes mexicaines... Cela semble incroyable ? ça n'est pas un hasard, et ça n'est pas terminé : c'est Pi qui raconte, avec une certaine vraisemblance au départ, comment ses connaissances acquises du comportement animal lui ont permis d'établir une répartition des territoires dans le canot et de s'imposer, par le domptage, comme l'animal dominant de ce microcosme, fournissant au tigre eau et poisson en quantités suffisantes pour que le fauve élevé en captivité ne songe pas à l'attaquer. Mais quand garçon et tigre devenus aveugles croisent au milieu de l'océan un autre canot contenant un autre naufragé aveugle, un Français qui semble animé d'intentions cannibales vis-à-vis du naïf Pi, mais se fait dévorer par Richard Parker ; puis quand les deux compagnons abordent une île entièrement constituée d'une espèce d'algues non répertoriée, peuplée de millions de suricates, animaux du désert ici adaptés à un milieu marin, se nourrissant des poissons recrachés par les mares d'eau douce parfaitement circulaires et disposées à intervalles réguliers qui font partie du paysage de l'île, île qui semble un paradis mais se révèle en fait anthropophage, se transformant la nuit en un bain d'acide : il devient évidemment plus difficile d'y croire !

 

C'est précisément sur ce point que porte la dernière et plus courte des trois parties du roman, où deux enquêteurs japonais de la compagnie maritime du cargo Tsimtsum viennent interroger Pi pour tenter de reconstituer les circonstances exactes du naufrage ; leur incrédulité va le forcer à leur fournir une autre version de l'histoire, une « story without animals » et autrement plus atroce (p. 303-311) : c'est seul que Pi a survécu après avoir lui-même tué la « hyène », c'est-à-dire le cuisinier français, qui avait tué le zèbre, un marin blessé et l'orang-outang, la propre mère du héros... Sommés de choisir leur « histoire préférée » parmi les deux versions, celle qui occupe toute la seconde partie (chapitres 37 à 94) et celle qui se réduit à une partie du chapitre 99 (sur 100, bien sûr), les Japonais, comme les lecteurs, n'hésitent pas longtemps, et le dernier chapitre, celui du rapport d'accident, se termine, après deux paragraphes de conclusions officielles, sur la validation de ce choix de la fiction :

 

 

« As an aside, story of sole survivor, Mr Piscine Molitor Patel, Indian citizen, is an astounding story of courage and endurance in the face of extraordinarily difficult and tragic circumstances. In the experience of this investigator, this story is unparalleled in the history of shipwreck. Very few castaways can claim to have survived so long at sea as Mr Patel, and none in the company of an adult Bengal tiger  » (p. 319).

 

 

C'est donc l'embellissement du réel par l'imaginaire, fût-ce au prix de la vraisemblance, qui remporte les suffrages dans ce roman, et on peut estimer que le succès qu'il a lui-même remporté, lauréat du Man Booker Prize en 2002, en tête des listes de best-sellers en 2002-2003, vaut comme une confirmation enthousiaste de cette leçon par le lectorat. Même si Martel va particulièrement loin dans ce sens, son roman menant une véritable réflexion sur les pouvoirs du récit, sa réussite s'inscrit pourtant dans un courant de « surfiction » bien représenté dans la littérature anglophone contemporaine : à l'opposé de la littérature intimiste qui demeure dominante en France, notamment sous la forme de l'autofiction, et où se fait jour une difficulté déjà ancienne à réconcilier la recherche formelle et les impératifs de la narration ou le plaisir du récit, le roman nord-américain en particulier, loin de subir une « crise » de ce type, fait plutôt assaut d'intrigues littéralement foisonnantes dans de gros volumes à l'ambition totalisatrice (ici, par exemple, les 100 chapitres).

Des dieux et des animaux

 

Une telle profusion constitue bien la grande caractéristique de Pi, dont l'auteur s'est documenté de façon encyclopédique, par exemple sur les grands textes de trois religions, la zoologie et en particulier l'éthologie, les conditions de survie en mer ou les récits de rescapés... Mais ce sont avant tout les animaux et les dieux, indissociablement liés, dont frappe la générosité chatoyante ; la description du zoo au chapitre 4 et celle, au chapitre 15, de la maison canadienne où le narrateur vient écouter Pi, qualifiée de « temple » dont les ornements religieux sont énumérés, produisent la même impression d'une juxtaposition hétéroclite et syncrétique. Le zoo, explicite « paradis sur terre », accueille véritablement toute la Création - toutes les couleurs, les origines géographiques, la diversité au sein de chaque espèce, rapprochées ici dans l'espace du zoo comme dans la phrase énumérative :

 

 

 « on my way out I might stop to the terraria to look at some shiny frogs glazed bright, bright green, or yellow and deep blue, or brown and pale green. Or it might be birds that caught my attention : pink flamingos or black swans or one-wattled cassowaries, or something smaller, silver diamond doves, Cape glossy starlings, peach-faced lovebirds, Nanday conures, orange-fronted parakeets. Not likely that the elephants, the seals, the big cats or the bears would be up and doing, but the baboons, the macaques, the mangabeys, the gibbons, the deer, the tapirs, the llamas, the giraffes, the mongooses were early risers » (p. 14-15).

 

 

Symétriquement, le décor de la seconde vie de Pi est un bric-à-brac où coexistent, juxtaposés, les signes de piétés normalement concurrentes :

 

 

 « on the table next to the sofa, a small framed picture of the Virgin Mary of Guadalupe, flowers tumbling from her open mantle. Next to it is a framed photo of the black-robed Kaaba, holiest sanctum of Islam, surrounded by a ten-thousandfold swirl of the faithful. On the television set is a brass statue of Shiva as Nataraja, the cosmic lord of the dance, who controls the motions of the universe and the flow of time » (p. 45).

 

 

 

Théologie et zoologie apparaissent plus généralement comme les grands axes thématiques du roman, qu'il est bien rare de rencontrer ainsi rapprochés, si l'on excepte bien entendu le récit de l'arche de Noé. Martel souligne cette association, la donnant comme responsable des reproches d'invraisemblance dont il feint d'être victime : « tous les éléments de mon roman sont rigoureusement réalistes ; l'effet d'"étrangeté" tient uniquement à leur juxtaposition » (propos rapportés par Stanley Péan dans un article pour Le Libraire). C'est bien cependant cette proximité qu'il met en avant dans ses déclarations, comme lors d'une interview réalisée par Marie-Hélène Poitras pour l'hébdomadaire culturel québécois Voir (11 septembre 2003) : provoquant quand il affirme « je défends la religion et les zoos », insistant sur sa découverte de l'Inde, décisive de ce point de vue, comme du pays où « un animal est un Dieu ».

 

La pratique « surfictionnelle », celle d'un roman pleinement romanesque, retrouvant une certaine tradition du romance passée par le filtre du novel, est un produit typique de la post-modernité, cette étape de la périodisation culturelle dont l'énumération des caractéristiques, à commencer par réflexivité et intertextualité, est devenue un lieu commun de la critique anglo-saxonne. Life of Pi illustre à l'évidence ces déjà vieilles lunes de la postmodernité, qui ont l'énorme avantage que, n'étant pas autre chose qu'une pratique de recyclage distanciée par l'ironie, elles sont précisément vouées à se recycler en permanence ; autrement dit, et d'une manière assez représentative des tendances contemporaines, adopter la posture qui consiste à ne pas être dupe des potentiels de la fiction suffit pour ouvrir le droit de les exploiter à volonté. Ainsi pour Martel et ses deux modèles, Noé et Robinson : il y renvoie, mais les réécrit avec une désinvolture certaine, au service d'une réflexion qui lui est propre, sur ce qu'on peut croire et ce qu'il faut croire.

Noé et Robinson, deux références qui s'imposent

 

Ainsi le roman, comme beaucoup de « sur-romans » contemporains, apparaît-il littéralement tissé de références, un aspect que les critiques littéraires aiment à mettre en valeur : la québécoise Marie-Claude Fortin énumère ainsi, dans le contexte particulier d'une rumeur infondée de plagiat avec le roman Max et les félins du brésilien Moacyr Scliar, les autres œuvres que Martel aurait pu être accusé de copier : « Moby Dick de Melville », tant il est vrai qu'une baleine fait une apparition (p. 229)... mais davantage dans le rôle de la colombe biblique !, « Le vieil homme et la mer d'Hemingway, le Robinson Crusoe de Defoe et le Vendredi de Tournier, sans compter les romans de Jack London, le film de Robert Zemeckis Castaway et, tant qu'à y être, la Bible et son arche de Noé » (« Monter un bateau », article de Marie-Claude Fortin dans Voir, 27 septembre 2003)

 

En guise de titre pour la « présentation de l'éditeur » qu'elle signe pour la quatrième de couverture de l'édition québécoise (éditions XYZ, Québec, août 2003), Marie-Claude Fortin parlait, sans ironie cette fois, d'« arche de Noé des temps modernes ». Les deux références se retrouvent, sans surprise, sous la plume de nombreux critiques : Pi c'est « L'arche de Noé donc, mais avec la fin du Titanic » pour Didier Jacob, du Nouvel Observateur (semaine du jeudi 22/01/04, n°2046), ou encore une « robinsonnade maritime »  pour André Durand, du Comptoir Littéraire, qui voit dans Richard Parker une version moins docile du « sauvage » Vendredi, avant d'ajouter « l'histoire ressemble aussi à celle de Noé et de son arche ». L'intrigue du roman (la survie d'un naufragé, un bateau rempli d'animaux) suffit à justifier ces renvois insistants, mais Martel n'hésite pas à y glisser des allusions, explicites quoique discrètes et ironiques - tout à fait postmodernes donc. Elles ont dès lors sans doute moins pour but de signaler l'existence de ces hypotextes, que de faire sourire celui qui les a, déjà et presque forcément, repérés.

 

On relève ainsi une citation de Robinson, une de Noé et une du mot « arche ». Au chapitre 26, alors que Pi recherche l'accord de ses parents, un peu désemparés, pour sa pratique multi-religieuse, sa grande lectrice de mère essaie, selon ce qui nous est présenté comme « her usual tactic », de détourner son attention en lui proposant des livres : elle commence par L'Ile mystérieuse de Robert Louis Stevenson, que Pi a bien entendu déjà lu, tout comme les auteurs suivants, Conan Doyle et R.K. Narayan (prolifique créateur indien de la ville imaginaire de Malgudi) ; et, couronnant ce panthéon des romans d'aventures, de la littérature d'évasion, des fictions distrayantes au sens propre, le dernier atout abattu par la mère n'est autre que « Robinson Crusoe ! », à quoi Pi se récrie « Mummy ! », et elle « But Piscine ! » (p. 73). La première allusion à Noé apparaît dans un même contexte de dénégation immédiate ; tout juste naufragé, Pi imagine quelle aurait été la réaction de son grand frère Ravi devant sa situation : « What's this ? You find yourself a great big lifeboat and you fill it with animals ? You think you're Noah or something ?  » (p. 120). Mais cette identification du canot et de l'arche, de Pi et de l'élu de Dieu, se retrouve plus loin et dans un contexte plus significatif, au chapitre 74, qui fonctionne en diptyque avec le chapitre précédent. Y sont en effet présentées deux sources de réconfort du solitaire, qui ne sont autres, d'une manière intéressante de notre point de vue, que le livre et Dieu, le récit et la croyance : d'une part « My greatest wish (...) was to have a book. A long book with a never-ending story. One I could read again and again, with new eyes and a fresh understanding each time » (p. 207).À ce désir fait écho, deux pages plus loin, la réaffirmation de la foi du narrateur :

 

 
 
 
 
 
 
 

« I tried to elevate myself. I would touch the turban I had made with the remnants of my shirt and I would say aloud : "THIS IS GOD'S HAT !"
I would pat my pant and say aloud : "THIS IS GOD'S ATTIRE !"
I would point to Richard Parker and say aloud : "THIS IS GOD'S CAT !"
I would point to the lifeboat, and say aloud : "THIS IS GOD'S ARK !"
I would spread my hands wide and say aloud : "THIS IS GOD'S WIDE ACRES !"
I would point to the sky and say aloud : "THIS IS GOD'S EAR !"
And in this way I would remind myself of creation and of my place in it » (p.209).

 

 

 
 

Exploitations croisées

 

On l'a dit, outre ces rares moments où le jeu de réécriture accède à l'explicite, c'est beaucoup plus généralement et massivement les situations successives de l'intrigue qui imposent leur comparaison avec les modèles culturels, que le passage du temps et la stratification culturelle qui l'accompagne ont rendu familiers jusqu'à l'évidence, de Noé et Robinson. Mais simultanément, comme le veut le jeu post-moderne, ce rapprochement impose de constater la distance instaurée par la réécriture. L'effet de proximité s'appuie sur la prégnance des hypotextes : quand Pi nous donne les dimensions très précises de son canot, au chapitre 50, au centre exact de son aventure, on pense à la controverse sur les mesures de l'arche ; quand il écrit son journal, compte ses jours de survie et détaille avec minutie un emploi du temps où la prière tient une large place, le tout dans le même chapitre 63, on a bien affaire à un Robinson sans terre ferme. L'effet de distance provient, lui, de leur mélange et de la volonté ainsi assumée de donner une forme nouvelle, un nouvel avatar, à l'aventure romanesque comme à la quête spirituelle.

 

Noé et Robinson subissent ainsi des traitements symétriques : le récit biblique, qui n'est pas du domaine du vraisemblable, se voit crédibilisé par son croisement avec la robinsonnade ou même le manuel de survie (le seul texte dont dispose effectivement Pi), réécrit donc à la façon d'un récit réaliste ou même d'un document, tandis qu'à l'inverse la robinsonnade, genre réaliste s'il en est dans la mesure où Robinson Crusoe de Defoe est considéré comme le texte fondateur de l'histoire du « novel », bascule ici du côté de l'incroyable. L'épisode de l'île s'avère en effet le seul dont la « version sans animaux » ne rende pas compte : les enquêteurs japonais servent encore sur ce point de relais au lecteur dans la mise en abyme du récit de Pi qu'est la troisième partie ; ils effectuent les transpositions, reconstituent quelle fiction animalière a recouvert quel naufragé humain, mais sont bien incapables d'expliquer l'île selon ce principe de correspondance simple. Cet épisode de robinsonnade figure alors comme la part de l'imagination sans support, ayant véritablement « largué les amarres », la part du récit sans laquelle il serait trop « facile à croire », comme ne peuvent l'être les choses qui valent la peine qu'on les croit - la leçon défendue par Martel voulant que les croyances qui élèvent contredisent l'évidence. Tout le texte travaille en effet, et à la limite exclusivement, à interroger les catégories du vraisemblable et de l'invraisemblable, et leur opposition.

L'explication des miracles

 

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Martel parvient d'abord à nous faire croire sans trop de difficultés au début de son histoire, au zoo flottant, bientôt réduit à la ménagerie du canot puis au tête-à-tête entre le garçon et le tigre. Il y parvient essentiellement en conférant, à ce qui était dans la Genèse un rassemblement animal inédit et ordonné par Dieu, la réalité contemporaine et familière d'un zoo, puis en multipliant à partir de ce postulat les passages quasi-documentaires sur les comportements animaux, passages qui relèvent de la science zoologique nommée éthologie. En particulier dans la première partie, celle qui précède le naufrage, des chapitres entiers décrivent les habitudes territoriales ou les rapports hiérarchiques établis par les animaux ; certaines notations, par exemple sur la distance que les animaux sont programmés pour maintenir entre eux, et la difficulté de réduire ces périmètres de sécurité (et donc, d'entasser ensemble des animaux dans un espace réduit, p. 39), ou encore sur le temps nécessaire pour déménager le zoo jusqu'au bateau, « more than a year » de difficultés pratiques et logistiques (p. 88, à comparer aux sept jours généreusement accordés par Dieu à Noé pour remplir la même tâche), font du cargo une sorte de contre-arche. En effet, cette version contemporaine « réaliste » de l'arche, passée au crible de l'éthologie animale, attire l'attention, par comparaison, sur l'absolue invraisemblance du récit biblique.

 

Mais l'objectif de Martel est bien davantage de crédibiliser par là son propre récit, ce qui va suivre, la façon dont Pi s'impose en dompteur, en « dominant super-alpha », face au tigre. Alors même que foi et religion sont littéralement omniprésentes, parce qu'outre l'importance qu'elles prennent pour la vie intérieure du héros-narrateur, le réseau d'images qu'il convoque se rapporte systématiquement à l'hypotexte religieux, l'auteur prend malgré tout soin de donner toujours les « miracles » incessants comme émanant de la « nature » et justifiables scientifiquement. Ainsi l'arrivée de Jus d'Orange, l'orang-outang, relève indéniablement du miracle religieux : elle qui mourra « like a simian Christ on the Cross » (p. 132), « came floating on an island of bananas in a halo of light, as lovely as the Virgin Mary », « "Oh blessed Great Mother, Pondichery fertility goddess, provider of milk and love "» (p. 111) ; elle est en outre porteuse d'une « banana manna » (p. 112, je souligne).

 

De tels épisodes, où un animal (un rat, un poisson volant, ...), surgit de manière véritablement providentielle alors que la vie du héros est menacée, vont être récurrents. L'exemple de la daurade qui, pêchée, sauve Pi de la famine, est particulièrement pertinent pour notre propos - en un rapprochement, cette fois discret, avec Noé, le poisson, vivant arc-en-ciel à l'agonie, se fait du même coup incarnation de l'alliance renouvelée. On notera pourtant l'explication scientifique entre parenthèses qui conclue le passage.

 

 

« I felt I was dealing fate a serious blow by engaging such a handsome adversary (...). "Thank you, Lord Vishnu, thank you !" I shouted. "Once you saved the world by taking the form of a fish. Now you saved me by taking the form of a fish. Thank you, thank you !"

 

(...).The dorado did a most extraordinary thing as it died : it began to flash all kinds of colours in rapid succession. Blue, green, red, gold and violet flickered and shimmered neon-like on its surface as it struggled. I felt I was beating a rainbow to death. (I found out later that the dorado is famed for its death-knell iridescence) » (p. 185).

 

 

 

Pas franchement bouleversante d'originalité, l'idée selon laquelle la vie est un miracle reprend de la pertinence en participant pleinement de la réflexion sur le possible et l'invraisemblable : « I had survived so far, miraculously. Now I will turn miracle into routine. The amazing will be seen every day (...). Yes, as long as God is with me, I will not die. Amen » (p. 148).

 

C'est à peu près le même procédé, une rationalisation de l'incroyable, coexistant cependant avec la ferveur mystique, le tout dans un contexte qui impose le rapprochement avec des « textes fondateurs », qui se voit dénudé dans l'épisode de l'île, d'emblée présentée comme difficile à croire/devant être cru : « I made an exceptional botanical discovery. But there will be many who disbelieve the following episode. Still, I give it to you now because it is part of the story and it happened to me » (p. 256). Le héros semble d'abord relayer l'incrédulité du lecteur devant les merveilles successives que lui-même affirme avoir du mal à croire alors même qu'il les vit. Mais c'est pour mieux finalement rendre compte de ces impossibilités par une explication qui ne l'est pas moins, après qu'il a trouvé, au centre de ce qui semblait être les fruits d'un arbre, des dents humaines :

 

 

« The island was carnivorous. This explained the disappearance of the fish in the pond. The island attracted saltwater fish into its subterranean tunnels - how, I don't know (...). Did they lose their way? Did the openings onto the sea close off? (...). Whatever the case, they found themselves trapped in fresh water and died. At night, by some chemical process unknown to me but obviously inhibited by sunlight, the predatory algae turned highly acidic and the ponds become vats of acid that digested the fish. This was why Richard Parker returned to boat every night. This was why the meerkats slept in the trees. This was why I had never seen anything but algae on the island.

 

And this explained the teeth » (p. 281-282).

 

 

 

La volonté de vraisemblance paradoxale ressort ici autant du soulignement du raisonnement dans sa logique que du fait le narrateur ne cherche pas à nous dissimuler que des éléments demeurent inexpliqués, inexplicables. 

Choisir d'y croire

 

Croire ou ne pas croire, telle est bien la question dans cette fiction sur la fiction et la nécessité d'y croire, cette fiction sur la foi qu'il faut pouvoir opposer au réel. Le chapitre 99, particulièrement long (p. 293-315), très dense mais aussi très drôle, devrait presque être intégralement cité à ce sujet, puisque Pi y contre-argumente face à des auditeurs incrédules : il s'ouvre sur « M. Okamoto : Mr. Patel, we don't believe your story », puis « You don't really expect us to believe you, do you? », ce à quoi l'intéressé répond par une double entreprise de défense de l'invraisemblable et de mise en cause de ce qui est, à tort, reçu comme vraisemblable : à l'impossibilité naturelle, scientifique, de son île jamais vue, il répond Christophe Colomb, Galilée, Darwin, bonzaïs ; au caractère invraisemblable de son récit, il acquiesce sans en déduire pour autant que l'incroyable ne doit pas être cru. A des enquêteurs qui ne cessent de répéter, à propos de tel ou tel élément du récit, « we find hard to believe », « we have difficulty to believe », « it's just too hard to believe » (p. 286, 297, 299...), opposons un seul de ses arguments : « If you stumble at mere believability, what are you living for? (...) Love is hard to believe, ask any lover. Life is hard to believe, ask any scientist. God is hard to believe, ask any believer. What is your problem with hard to believe? » (p. 298).

 

Leur « problem » est celui d'une enquête pour établir des responsabilités d'assurance, leur problème est celui de la recherche des faits ; pour Pi, porte-parole de l'imaginaire qui rappelle que tout regard sur le monde le transforme, le nourrit d'invention, il n'y a pas de faits, seulement des histoires plus ou moins exaltantes :

 

 

 
 
 
 
 
 

« Pi Patel : You want words that reflect reality?
- Yes.
- Words that do not contradict reality?
- Exactly.
- But tigers don't contradict reality.
- Oh please, no more tigers.
- I know what you want. You want a story that won't surprise you. That will confirm what you already know. That won't make you see higher or further or differently. You want a flat story. An immobile story » (p. 302).

 

 

 

Ils ne veulent pas de cet « imaginative leap away from the lonely, crude reality » (p. 86) qui était évoqué bien plus tôt, dans un contexte finalement pas si différent, à propos de reptiles ayant adopté une des souris qu'ils auraient dû avaler. En effet, comme l'indique la suite de notre précédente citation, la question « croire ou ne pas croire » se confond exactement avec une autre, « avec ou sans animaux ? » :

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

« - You want dry, yeastless factuality
- Uhh...
- You want a story without animals.
- Yes !
- Without tigers or orang-utans.
- That's right.
- Without hyenas or zebras.
- Without them.
- (...) So I'm right. You want a story without animals » (p. 302-303).

 

 

 

Cette autre histoire ne contient rien d'invraisemblable, elle est juste épouvantable, et ne prouve rien de plus que la première ; et la réponse à la question « which story do you prefer ? Which is the better story, the story with the animals or the story without the animals ? » (p. 317) s'impose comme la beauté de la recréation singulière sur l'horreur brute du monde non enchanté. Et Pi d'ajouter, pour finir de rejoindre la foi et la fiction : « And so it goes with God », « Et il en va ainsi de Dieu », qu'il faut selon moi entendre de deux façons légèrement différentes ; d'abord, bien sûr, « croire en Dieu relève du même choix », lui aussi, d'être cru, rend la vie meilleure -, mais aussi, et le constat n'est alors plus très loin du désespoir, « c'est comme ça, avec Dieu », il en va ainsi au sein de la création divine ; dans ce monde qui est le nôtre, il n'est pas d'autre choix.

 

L'entrée en fiction est un pari pascalien, et Genèse 7, cette histoire avec Dieu et des animaux, la meilleure épreuve de notre désir de croire : s'il « n'y avait pas d'arche », comme le disait le Dieu de Giono, il y avait quand même le cœur d'un homme pour accueillir le monde et le protéger contre sa perte - le cœur d'un croyant, ou celui d'un lecteur.

 

 Pour citer cet article :

Anne Besson. 2009. "Incroyable fiction : L’histoire de Pi de Yann Martel (2001), relecture contemporaine de Noé et Robinson".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 8 janvier 2010
Consulté le 27 novembre 2014
Url : http://cle.ens-lyon.fr/anglais/incroyable-fiction-l-histoire-de-pi-de-yann-martel-2001-relecture-contemporaine-de-noe-et-robinson-81411.

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Dossier
 
 
mise à jour le 23 décembre 2012
Créé le 14 décembre 2009
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues