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Les nouveaux conservateurs et le thatchérisme: l'impossible rupture?

Par Valérie Auda-André : Maitre de conférences - Université de Provence Aix-Marseille 1
Publié par Clifford Armion le 04/09/2010
A la suite de l'élection de David Cameron au poste de leader en 2005, le renouvellement de l'équipe dirigeante, la nouvelle tonalité du discours conservateur et le projet de rénovation du parti ont contribué à alimenter la thèse d'une rupture avec l'héritage thatchérien. Cet article a pour objectif de tenter d'évaluer la pertinence de cette analyse en proposant un examen des principales caractéristiques et sources d'inspiration du "nouveau" conservatisme. Il s'agira également de tenter d'évaluer sa capacité à produire une nouvelle synthèse susceptible d'emporter l'adhésion au-delà du périmètre électoral naturel du parti conservateur et de marginaliser durablement les opposants dans son propre camp.

Introduction

 

Le nouveau conservatisme incarné par David Cameron depuis décembre 2005 est très largement salué dans la presse et sous la plume des observateurs comme le signe que le Parti tory, après une longue période d'immobilisme, s'est finalement résolu à rompre avec le thatchérisme. A la suite de la défaite électorale de 1997, les quelques personnalités isolées qui ont proposé de dresser un bilan objectif des forces et des faiblesses du thatchérisme ont été immédiatement réduites au silence : en dépit de quelques tentatives aussi infructueuses qu'éphémères de la part des leaders successifs pour accrocher les wagons de leur parti au conservatisme de compassion qui triomphait outre-Atlantique, les conservateurs sont allés aux urnes en gardiens du temple, condamnés à la surenchère dans la fidélité aux thèses thatchériennes par des résultats aggravant toujours davantage le repli sur un électorat vieillissant d'ultra-orthodoxes. Les échecs répétés aux élections ont toutefois fini par discréditer une stratégie de reconquête électorale fondée sur la conviction que les électeurs préfèreraient l'original à la copie et la nouvelle équipe à la tête du parti semble avoir tardivement pris en compte les analyses, telles celle de John Gray, qui voient dans le thatchérisme le fossoyeur du conservatisme. [i]

La défaite de 2005 semble avoir fait l'effet d'un électrochoc salutaire: au lendemain des législatives, l'analyse des résultats établie dans une série de publications milite en faveur d'une rénovation du parti qui passerait impérativement par la décontamination d'un produit électoral qualifié d'hautement toxique[ii] : quelques mois plus tard, dans le prolongement de la dynamique initiée par le discours de David Cameron lors du congrès de Blackpool, la nouvelle équipe dirigeante annonce qu'elle souhaite entamer un processus de modernisation de l'image du parti et de rénovation idéologique, espérant ainsi renouer avec certains traits distinctifs du Parti conservateur dans l'opposition, son adaptabilité, sa vitesse de réaction, qui lui ont permis de reconquérir le pouvoir de façon méthodique et systématique tout au long du XXe siècle.

Le renouveau conservateur suscite des analyses diverses avec aux deux extrémités du prisme la thèse de la résurgence d'un conservatisme qui redécouvre une tradition oubliée ayant miraculeusement résisté aux assauts du thatchérisme[iii]; à l'autre extrémité du prisme, on trouve une lecture plus paranoïaque et pessimiste, marquée par le soupçon, pour laquelle le nouveau conservatisme est une simple façade opportuniste, une stratégie de reconquête du pouvoir qui s'inspire du modèle New Labour, mais qui dissimule en fait le crypto-thatchérisme de la nouvelle équipe dirigeante. Ces deux lectures s'affrontent sur le thème de la réalité de la rupture avec l'héritage thatchérien, question qu'il est difficile de trancher dans les circonstances spécifiques d'une précampagne électorale, lorsque les partis s'emploient à ouvrir l'éventail des possibles et sont traditionnellement réticents à livrer et à fixer les détails d'un programme qui les engage dans une voie bien définie. De nombreux paramètres restent encore incertains, notamment la capacité de la direction du parti à surmonter les oppositions et à produire une majorité de convertis au nouveau conservatisme au sein du groupe conservateur et dans le pays.

La mise en scène de la rupture

Le parti s'est longtemps épuisé à contester le verdict officiel des année Thatcher établi par New Labour et à dénoncer la dénaturation des propos ou les contresens ayant contribué à discréditer les politiques thatchériennes. Il faut rendre hommage au sens politique des travaillistes qui ont su utiliser avec adresse l'un des paradoxes du thatchérisme, à savoir le décalage entre les victoires électorales des conservateurs dans les années 80 et le peu d'enthousiasme suscité par sa superstructure idéologique ainsi que son implantation difficile au-delà de ses fiefs électoraux du sud-est. Les nouveaux conservateurs semblent avoir franchi une étape en faisant le deuil de l'espoir de réhabiliter le thatchérisme ou d'en rétablir la vérité. La nouvelle équipe dirigeante paraît se distinguer de ses prédécesseurs par sa volonté d'accepter les grandes lignes de la représentation dominante du thatchérisme, pour imparfaite qu'elle soit, et se signale par sa volonté de reprendre la main en l'intégrant au cœur de son dispositif de reconquête électorale. Le thème de la rupture avec l'héritage thatchérien est présenté comme un élément distinctif, un trait caractéristique du nouveau conservatisme, si bien que l'on peut parler d'une véritable stratégie de mise en scène de la rupture.

Celle-ci passe par la construction d'une nouvelle image pour un parti dont la toxicité électorale avait été soulignée avec un certain succès par Teresa May en 2002 : les nouveaux conservateurs se sont engagés dans une entreprise de décontamination du nasty party et, il faut en convenir, leurs efforts de présentation sont assez spectaculaires. En se dotant d'un nouveau leader au lendemain des élections de décembre 2005, les conservateurs ont choisi le renouvellement, et notamment le renouvellement des générations en offrant une prime à la jeunesse. L'entourage de David Cameron, lui-même né en 1966[iv], est composé d'un pourcentage élevé de jeunes quadragénaires, nouvellement élus pour la plupart, certains placés à des postes clés, parmi lesquels on peut citer George Osborne, Nicholas Boles, Michael Gove, Ed Vaizey, Steve Hilton, Andy Coulson, Jesse Norman, Danny Kruger ou bien encore Zac Goldsmith. L'élection de David Cameron marque également une rupture de style assez nette, la décontraction et l'aisance toute patricienne du nouveau leader qui joue la carte de la séduction sont très éloignées du style plus percutant et corrosif de la fille d'un petit épicier de Grantham; même l'évocation par association d'idées de l'ère Macmillan semble devoir faire l'effet d'une provocation, tant Margaret Thatcher s'était employée à pourfendre le conservatisme du consensus incarné par Harold Macmillan. L'adoption d'un nouveau logo, ou bien encore le volontarisme affiché par la nouvelle direction désireuse d'améliorer la représentativité du parti parlementaire en favorisant la sélection de candidates et de candidats issus des minorités, viennent compléter l'entreprise de transformation de l'image du parti.

A cet exercice de rénovation viennent s'ajouter une nouvelle rhétorique et un nouveau discours qui signalent une prise de distance avec l'héritage thatchérien. S'adressant aux militants lors du congrès annuel du parti en octobre 2005, David Cameron avait indiqué sans ambiguïté la nécessité d'accepter le vent du changement[v]: l'une de ses premières décisions en tant que leader fut de lancer un processus de remise à plat du projet politique du parti, par le biais d'un exercice dit de Policy Review sous la houlette d'Oliver Letwin, qui n'est pas sans rappeler la stratégie adoptée par les travaillistes, et manifeste ainsi la volonté d'initier un réexamen sans a priori des politiques conservatrices. Chargées de « penser l'impensable », six commissions se voient attribuer un délai de deux ans pour rendre leurs conclusions et contribuer ainsi à l'élaboration du programme électoral du parti pour les législatives.[vi]

Les discours du leader ont été l'occasion de prendre ses distances avec les valeurs que l'opinion perçoit comme étant constitutives et caractéristiques du thatchérisme par le biais de choix lexicaux mûrement réfléchis. Les deux années qui ont suivi l'arrivée d'une nouvelle équipe dirigeante ont été le théâtre de multiples mises au point et recadrages: il s'agit de gommer les aspérités, de rompre avec le style abrasif de la Dame de Fer, voire de faire acte de contrition. A l'image d'un thatchérisme doctrinaire, la nouvelle direction du parti oppose celle d'un pragmatisme soucieux de résultats. Le leader construit ses interventions autour d'une opposition binaire entre individualisme et solidarité, entre droits des individus et responsabilité vis-à-vis d'autrui. Les postures médiatiques et les formules accrocheuses se multiplient, toutes ayant pour objet d'accréditer la thèse de la rupture: citons pêle-mêle, « there is a we as well as a me », « we are all in this together », ainsi que le très attendu « there is such a thing as society... ». La nouvelle équipe dirigeante semble volontiers prendre le contre-pied d'un certain nombre de réflexes associés aux années quatre-vingts en tentant de renverser l'adage selon lequel le Parti conservateur serait le parti du libéralisme économique et du conservatisme social afin de promouvoir l'image d'un conservatisme d'empathie, compassionnel et fraternel. Là où les conservateurs thatchériens prêchaient l'évangile du marché, les nouveaux conservateurs préfèrent relativiser l'importance de l'enrichissement personnel par le biais de formules simples relevant de la sagesse populaire telles que "there is more to life than money"; dans sa dénonciation du consumérisme, "we want to feel (...) we are not just leading a life which is a series of meaningless acts of consumption strung together", David Willetts se démarque d'une conception réductrice de  l'individu et du citoyen consommateur qui renvoie partiellement aux dérives de la conception thatchérienne de la démocratie de marché;[vii] enfin, les nouveaux conservateurs font la promesse d'une nouvelle hiérarchie des valeurs, voire d'une nouvelle économie politique, en plaidant pour l'adoption d'indicateurs de prospérité qui intègrent la notion de bien-être général : David Cameron déclarait en mai 2006: "it is time we admitted there is more to life than money, and focused not just on GDP, but on GWB - General Well-Being". [viii]

Le nouveau conservatisme s'érige également en défenseur d'une certaine idée de la justice sociale et se démarque de valeurs que l'on a pu qualifier de victoriennes, promptes à stigmatiser les comportements « déviants » au nom d'un ordre moral souvent associé à la notion de responsabilité individuelle. Le discours de stigmatisation s'est transformé en un engagement en faveur des plus démunis: l'adhésion aux thèses de Charles Murray n'est plus de mise et pour rendre compte de la pauvreté, la nouvelle direction du parti leur préfère des explications de type structurel; les nouveaux conservateurs semblent avoir tranché le débat de la fin des années quatre-vingts qui opposait le gouvernement aux tenants d'une définition relative de la pauvreté. Revenant sur le peu d'intérêt manifesté par Margaret Thatcher pour la question des inégalités, David Willetts, en son temps l'un des jeunes idéologues dans l'entourage du Premier ministre, écrivait trente ans après les élections du 3 mai 1979  :

She was not interested in how people were doing compared with others - she thought this was the politics of envy. I remember doing some calculations for her which showed that the value of unemployment benefit in the 1980s was not much below average male earnings after the war. So what were people complaining about? Now the work of people like Michael Marmot and Richard Wilkinson has persuaded me that inequality matters too (...); in dismissing all this as just the politics of envy we showed we did not understand something which does affect wellbeing.[ix]

La question de la délinquance juvénile a fait l'objet d'un discours remarqué de David Cameron où il insiste sur la nécessité de rompre avec les politiques répressives qui ne traitent que les symptômes pour leur préférer une approche plus constructive de lutte contre la détresse sociale et l'exclusion. Le discours de David Cameron a été tourné en dérision, peut-être à juste titre, toutefois la rupture de style du "hug a hoodie speech" avec la rhétorique conservatrice des années quatre-vingts mérite que l'on s'y arrête:

Crime, drugs, underage sex - this behaviour is wrong, but simply blaming the kids who get involved in it doesn't really get us much further. It is what the culture around them encourages. Imagine a housing estate with a little park next to it. The estate has 'no ballgames' and 'no skateboarding' notices all over it. The park is just an empty space. And then imagine you are 14 years old, and you live in a flat four storeys up. It's the summer holiday and you don't have any pocket money. That's your life. What will you get up to today? Take in a concert, perhaps? Go to a football game? Go to the seaside? No - you're talking £30 to £50 to do any of that. You can't kick a ball on your own doorstep. So what do you do? You hang around in the streets, and you are bored, bored, bored. And you look around you. Who isn't bored? Who isn't hanging around because they don't have any money? Who has the cars, the clothes, the power? ...Even if you're not interested in crime, it's difficult to avoid the culture. Of course not everyone who grows up in a deprived neighbourhood turns to crime - just as not everyone who grows up in a rich neighbourhood stays on the straight and narrow. Individuals are responsible for their actions - and every individual has the choice between doing right and doing wrong. But there are connections between circumstances and behaviour.[x]

David Cameron semble également se démarquer de l'aile traditionnaliste de son parti dans le cadre d'une politique d'ouverture destinée à combler le fossé qui a longtemps isolé les conservateurs d'une société en pleine évolution, notamment sur le plan des mœurs et des comportements. Les nouveaux conservateurs prennent acte de ces évolutions et de ces nouvelles normes sociales, comme le démontre par exemple la récente tolérance à l'égard de l'homosexualité dont fait preuve la direction d'un parti qui s'était signalé en 1988 par l'ajout d'un amendement à la loi sur le gouvernement local, connu sous le nom d'article 28 et qui condamnait le prosélytisme en matière d'homosexualité.[xi] La présence dans l'entourage du leader de députés conservateurs et conseillers dont l'homosexualité est revendiquée, tels Nick Herbert,[xii] témoigne d'un assouplissement des normes comportementales dans un parti qui, encore récemment, avait mis un terme aux ambitions politiques de Michael Portillo en partie en raison de ses orientations sexuelles.[xiii]

La mise en scène de la rupture avec le thatchérisme est un élément central et incontournable de la première phase du renouveau conservateur. L'équipe de David Cameron s'est employée à prendre ses distances avec l'héritage thatchérien, paramètre essentiel d'une stratégie électorale visant à présenter le Parti conservateur sous un jour nouveau, celui d'un parti broadchurch, capable de rassembler, de fédérer des sensibilités diverses et de constituer un recours pour les déçus du nouveau travaillisme. On a beaucoup reproché au nouveau conservatisme de David Cameron de lorgner de façon trop insistante du côté de New Labour et notamment de la stratégie électorale travailliste ainsi que de la troisième voie blairiste, y compris pour souligner la vacuité du concept. Indéniablement, le nouveau conservatisme construit son offensive sur l'imitation de la stratégie de New Labour, ce qui a du reste valu à David Cameron d'être affublé des sobriquets de Tory Blair ou heir to Blair; le pragmatisme se substitue aux convictions, les incursions dans les domaines réservés de l'adversaire se multiplient, notamment par le biais de la revendication de filiations a priori inimaginables avec les grandes figures du mouvement coopératif et mutualiste par exemple, mais aussi lorsque le leader appelle à tracer une troisième voie post-bureaucratique. Tout ceci dessine la perspective d'un réalignement politique, au risque d'aligner l'offre politique conservatrice sur le projet travailliste afin de favoriser la captation d'un électorat récemment converti au blairisme. Dans cette stratégie du recentrage, la mise en scène de la rupture avec le thatchérisme s'assortit alors d'une réelle continuité avec un autre projet centriste, celui de New Labour.

Si cette interprétation du renouveau conservateur ne manque pas de pertinence notamment en ce qui concerne la stratégie électorale du parti, elle reste néanmoins un peu courte et ne suffit pas à rendre compte ou à expliquer de façon satisfaisante la nouvelle tonalité d'un discours conservateur qu'on aurait du reste tort de limiter aux déclarations officielles des dirigeants.

Les voies de l'émancipation

Les nouveaux conservateurs partagent avec New Labour l'ambition de proposer une grande idée, une nouvelle synthèse susceptible de propulser le parti dans le nouveau millénaire. La terminologie employée par la nouvelle équipe, qui use et abuse de l'adjectif "big", révèle une volonté de s'extraire de la logique étriquée et sectaire du repli sur les préceptes d'une époque révolue. L'équipe de David Cameron a initié une collaboration avec des groupes de réflexion, tout d'abord avec Policy Exchange, l'un des chantres des politiques localistes au Royaume-Uni, avant de s'en démarquer nettement à la suite de l'épisode fâcheux de la publication à l'été 2008 d'un rapport aux forts relents de rationalisme économique recommandant l'exode massif des populations de villes du nord qualifiées "d'irrécupérables", notamment Liverpool et Sunderland.[xiv]  On a également fait grand cas récemment de l'influence exercée sur le nouveau leader par un universitaire, Philip Blond, ex professeur de théologie, précédemment membre de Demos où il côtoie David Marquand, Jon Cruddas, ou bien encore Jonathan Rutherford et qui vient de fonder son propre groupe de réflexion, ResPublica.[xv] Blond, peut-être en raison d'une enfance difficile dans les quartiers déshérités de Liverpool, s'est montré fort critique à l'égard des années Thatcher, déclarant qu'elles avaient présidé à l'apparition de la génération fric (loadsmoney generation) et dénonçant la logique néolibérale, responsable à ses yeux de la dégénérescence du corps social.[xvi] Philip Blond, a été sorti de l'anonymat et propulsé sur le devant de la scène médiatique par sa défense d'un torysme rouge (red toryism), à la fois dénonciation du thatchérisme et promotion d'un mutualisme moderne inspiré de la pensée distributiviste et du socialisme de guilde. [xvii]

Parmi les voix influentes, citons également Richard H. Thaler et Cass R. Sunstein dont l'ouvrage, Nudge: Improving Decisions about Health, Wealth, and Happiness, apporte un contrepoint remarqué à la théorie du sujet rationnel, clé de voûte de la théorie du choix public qui a considérablement inspiré la politique conservatrice de réforme des services publics dans les années 80 et les assauts contre l'Etat-providence. Nudge figure parmi les livres de chevet de David Cameron et sur la liste des lectures conseillées aux membres de son équipe: en rupture avec les thèses néolibérales qui justifient le désengagement de l'Etat et le primat du marché à partir d'une conception de la liberté du sujet opérant des choix rationnels et volontaires, la recherche de Thaler et Sunstein en économie comportementale révèle le caractère irrationnel et paradoxal des choix effectués par les individus. Leur approche philosophique de la gouvernance publique ou privée s'inspire des travaux du prix Nobel d'économie Daniel Kahneman et de ses recherches sur l'irrationalité humaine en économie qui l'ont conduit à développer le concept d'illusion du bien fondé (illusion of validity). Les travaux de ces chercheurs soulignent la nécessité d'encadrer les choix individuels par une pratique sociale et un guidage bienveillant. Le nouveau conservatisme s'empare de l'idée de l'intervention d'un tiers bienveillant et semble se convertir à  la réhabilitation d'une certaine forme de régulation, la régulation douce, là où le thatchérisme imposait l'idée de la déréglementation.

Le point commun entre les diverses sources d'inspiration retenues par l'équipe Cameron dans sa quête d'un projet politique cohérent se situe dans la possibilité qu'elles offrent de mettre en perspective ou de contester la validité des principes qui sous-tendent l'idéologie néolibérale tout en restant compatibles avec un ancrage politique dans la tradition conservatrice. Le positionnement actuel du parti depuis 2005, est révélateur d'une volonté de renouer avec une tradition discréditée pendant les années Thatcher, le conservatisme social. Les échos du One Nation Conservatism sont nombreux, comme le démontre par exemple le choix du titre du recueil de discours de David Cameron publié en 2007: Social Responsibility: The Big Idea for Britain's Future rappelle immanquablement le titre d'un document publié par le One Nation Group en 1959 intitulé The  Responsible Society, tout en trouvant des résonances plus lointaines dans le socialisme de guilde et le distributivisme.[xviii] Le thème de la responsabilité sociale est une sorte de fil rouge dans les discours de David Cameron et se situe au cœur de son projet de rénovation du conservatisme. Le nouveau conservatisme se révèle soucieux à la fois de réinvestir la sphère publique et de régénérer la société en se détournant de l'obsession  des années Thatcher pour la réforme de l'économie: aux Enterprise Zones succèdent les Social Action Zones afin de signifier un changement de priorité, qui peut même aller jusqu'à reconnaître la part de responsabilité de la potion néolibérale infligée au pays, et de l'individualisme qui la sous-tend, dans la crise sociale (et non pas économique ou financière) que traverse la Grande-Bretagne.

On peut y voir également la quête des fondements légitimes de l'association politique et de la sociabilité, ou « socialité », ainsi que le souci d'identifier les bases légitimes de la participation et des modalités d'association politiques. Pour ce faire, les nouveaux conservateurs puisent leur inspiration dans des modèles qui non seulement se distinguent du discours néolibéral sur la société, mais remettent en cause sa légitimité et ses effets. L'offensive du nouveau conservatisme se situe aussi sur le terrain des idées et laisse entrevoir une nécessaire prise de position sur une série de sujets qui sont au cœur de la désaffection pour le Parti conservateur en se démarquant de l'idéaltype néolibéral d'une société reposant sur des bases purement contractuelles et en contestant la sacralisation de l'individu comme valeur suprême ainsi que la définition de l'individu comme sujet autonome, indépendant de toute détermination, et de la société comme simple agrégat ou juxtaposition d'individus à la poursuite d'intérêts personnels. En quête d'un bagage intellectuel, le nouveau conservatisme emprunte des chemins longtemps délaissés par le parti et retrouve de façon assez logique un courant de pensée qui peut nourrir sa réflexion. Ainsi, le nouveau conservatisme fait l'apologie d'une société contingente, et non pas synonyme d'un déterminisme structurel qui absout le sujet de toute responsabilité individuelle, où l'individu se réalise dans le cadre des pratiques sociales.

La redécouverte de l'importance de l'engagement citoyen et de la participation qui s'exprime dans l'appel à réhabiliter la société (rolling forward society) s'inscrit également dans un débat d'idées contemporain inspiré par ce que Bob Jessop par exemple identifie comme la crise de l'échelon stato-national.[xix] Dans un contexte où  le nouveau paradigme de l'action publique suppose un rapport de complémentarité entre l'Etat et la société civile, sous l'effet d'une double dynamique de décentralisation et de  mise en capacité (empowerment) de la société civile, les grands thèmes du conservatisme social retrouvent une réelle pertinence. Revisités par des nouveaux conservateurs sensibilisés aux potentiels et aux vertus du mutualisme et du mouvement coopératif par Philip Blond ou Jesse Norman,[xx] ils constituent un niveau d'exigence à partir duquel l'équipe de David Cameron invite à dresser le bilan à charge de l'action des gouvernements New Labour.

Les thématiques de décentralisation  sont au cœur de la pensée de la troisième voie; elles ont nourri la réflexion des nouveaux travaillistes et sont encore présentes dans le projet de renouveau citoyen (civic renewal) présenté par Gordon Brown. Tout en réitérant leur intérêt pour l'objectif de la  revitalisation de la société civile, les conservateurs font le constat de l'échec de New Labour dont ils condamnent l'approche technocratique et managériale. Les techniques inspirées de la nouvelle gestion publique ont favorisé le développement d'une culture de l'audit qui étouffe l'initiative locale et se prive des compétences des professionnels. New Labour a placé la société civile dans une relation hiérarchique défavorable et précipité son objectivisation en la soumettant à des impératifs de coût et d'efficacité, voire de qualité. La rhétorique de l'empowerment et de la décentralisation s'en trouve discréditée, ce qui incite au plus grand scepticisme quant à la capacité des travaillistes de revitaliser la société et de libérer les énergies collectives.

A cette approche erronée, les conservateurs opposent un autre modèle de revitalisation du lien social; les déclarations abondent qui célèbrent le modèle du conservatisme civique et son inventeur Benjamin Disraeli. Son sens de la priorité du social et son souci de la condition du peuple sont rappelés ainsi que son influence sur toute une génération "d'entrepreneurs sociaux", les Chamberlain, les Cadbury, dont le nom est associé aux cités modèles de la fin du XIXe siècle, Birmingham et Bournville en particulier, qui conjuguent dynamisme économique et cohésion sociale.[xxi] L'espoir de revitalisation sociale, les clés de la participation et de l'association, se trouvent donc dans ces communautés autres que contractuelles où peut se déployer un sens de la responsabilité sociale qui dérive vers la philanthropie, où s'exerce le magistère moral des entrepreneurs sociaux et où se déploie une forme de contrôle social et d'autorégulation collective sur la base de la conformité à des valeurs victoriennes. La célébration de l'idéal que représente le Birmingham de la fin du 19e siècle aux yeux des partisans d'un conservatisme civique, repose sur le postulat non vérifié de l'existence d'un fond de philanthropie et d'altruisme qui sommeille en chacun d'entre nous et qui est réactivé sous l'effet de l'incitation bienveillante de l'entrepreneur social dans le contexte idéal d'une communauté à taille humaine, lieu privilégié de l'expression d'une socialité librement consentie, constitutive de l'identité du sujet.

Les sceptiques auront beau jeu de faire valoir que les conditions de la revitalisation de ce type d'association, ont disparu à jamais dans un monde caractérisé par la mobilité, le flux, notamment migratoire, et de souligner la faiblesse de la culture philanthropique et associative au Royaume-Uni. D'autres à gauche, tout en pointant certaines insuffisances du projet de renouveau conservateur, reconnaissent un intérêt réel à la démarche. David Marquand et Jon Cruddas par exemple, se sont exprimés dans ce sens. C'est également le cas d'Anthony Barnett lorsqu'il écrit à propos du "torysme rouge":

the phenomenon needs to be taken seriously. 'Red Toryism' may prove to be the 'Third Way' of Cameron politics. But this itself is significant. It might mean, for example, that Cameronism is going to fail. Or that it will put up a fight that may surprise. After all, who on the left is putting forward in a single, overarching presentation, an integrated project to reform the state, the economy and civil society?[xxii]

L'évaluation proposée par Anthony Barnett obéit indiscutablement à sa propre logique partisane: co-fondateur et premier directeur de Charter 88 et co-fondateur en 2000 du site web openDemocracy, Barnett se situe dans une mouvance libérale et républicaine qui, après avoir pactisé avec le New Labour des origines, se montre à présent très critique des manquements et dérives qui ont ponctué les mandatures successives des travaillistes.[xxiii] L'évaluation positive de la démarche des nouveaux conservateurs, sous la plume d'Anthony Barnett ou d'autres déçus de New Labour qui se retrouvent au sein de Compass, constitue donc en priorité un appel au gouvernement Brown ainsi averti des risques inhérents à négliger le courant décentralisateur, pluraliste et réformiste qui a contribué à la victoire électorale de 1997. Elle laisse également entrevoir la possibilité du développement de nouvelles synergies dans la dénonciation commune du néolibéralisme thatchérien et de ses héritiers, toutes tendances politiques confondues.

Contraintes et limites

Le repositionnement du parti proposé par David Cameron et son entourage n'en reste pas moins précaire et la nouvelle équipe est régulièrement en butte à des critiques qui émanent de son propre camp.[xxiv] Les traditionnalistes du groupe Cornerstone ne constituent probablement pas un obstacle insurmontable pour les nouveaux conservateurs, à la fois parce que leur audience dans le pays et dans le parti, pour n'être pas négligeable, reste toutefois assez limitée, mais aussi parce qu'ils partagent avec l'équipe dirigeante un certain nombre de valeurs qui pourraient favoriser un rapprochement.[xxv] On ne peut toutefois pas en dire autant de la vieille garde thatchérienne: indéniablement en perte de vitesse, les gardiens de l'héritage thatchérien, défenseurs de la stratégie dite du core vote, n'ont pourtant pas (encore) été totalement marginalisés, à l'image d'un John Redwood chargé en 2005 de superviser les travaux de la très stratégique commission "politique économique et compétitivité", signe évident de la volonté du nouveau leader de respecter un certain équilibre des forces au sein du parti. [xxvi]

Les jugements émis à l'égard de David Cameron et de sa stratégie de modernisation sont souvent sévères. Parmi les "figures historiques" du thatchérisme dont le pouvoir de nuisance est incontestable, on trouve Robin Harris, ancien conseiller personnel de Margaret Thatcher au sein du Policy Unit, qui ne manque jamais une occasion de rappeler que la conversion de David Cameron à la thématique du changement fut tardive et mercenaire, dictée par la nécessité de se démarquer de son adversaire dans la course à l'élection au poste de leader; ce stratagème qui lui a assuré la victoire sur David Davis en dit long à ses yeux sur l'absence de principe et de conviction du nouveau chef de file des conservateurs et sur le caractère improvisé du projet de modernisation. John Redwood rejoint assez régulièrement le chœur des détracteurs de David Cameron et ses attaques sont souvent formulées dans des termes qui dénoncent avec un certain sarcasme le paternalisme d'un autre âge et l'élitisme des orientations privilégiées par la nouvelle équipe. La nouvelle influence exercée par les partisans d'un mutualisme moderne favorables à la généralisation de ce que Philip Blond appelle « horizontal self-forming associations » a suscité des commentaires acerbes de la part de Redwood ; répondant récemment aux questions d'un journaliste de BBC4, et après avoir donné son aval à ce qu'il appelle « free societies not owned by the State », Redwood poursuit « what I don't favour is the lord in the manor putting serfs to work », à la fois une allusion à peine voilée aux origines patriciennes de David Cameron et une répudiation de la pensée distributiviste de Philip Blond; ce dernier est attaqué assez violemment sur le blog de l'association conservativeHome par Philip Booth de l'Institute of Economic Affairs, qui voit la main sinistre du Vatican derrière la pensée distributiviste dont il déplore également l'inanité en termes économiques. La résistance s'organise également dans la presse conservatrice, dans les kiosques ou bien en ligne, Norman Tebbit qui commente l'actualité du parti dans son blog du Daily Telegraph semble prêt à passer du scepticisme hostile à la dénonciation et à la contre-attaque.[xxvii]

Se pose bien évidemment la question de l'audience et de l'influence de ces personnalités, et à cet égard il n'est pas inutile de rappeler que la dynamique interne du Parti conservateur, et notamment d'un parti parlementaire ne s'étant que fort peu renouvelé lors des élections législatives ayant suivi la défaite de 1997, n'est pas défavorable, loin s'en faut, aux valeurs incarnées par les défenseurs d'une orthodoxie thatchérienne réunis au sein du groupe Conservative Way Forward présidé par Margaret Thatcher elle-même.[xxviii] Rappelons également que la victoire de David Cameron lors des élections de décembre 2005 a révélé l'existence d'un fort contingent de députés conservateurs ayant voté pour les deux candidats de droite, David Davis et Liam Fox.[xxix]  Ajoutons à cela le paramètre non négligeable de l'influence exercée par les mécènes du Parti conservateur, ces grands argentiers dont la générosité impose des devoirs à l'équipe dirigeante, notamment en matière de politique fiscale; dès lors, l'on comprend mieux à quel point la marge de manœuvre des partisans du cameronisme peut être limitée et tributaire de l'avance que leur accordent les organismes de sondage sur leurs adversaires travaillistes.

L'hostilité de ces conservateurs fidèles à la ligne thatchérienne, partisans du moins d'Etat (small-state Conservatives), de l'allègement de la fiscalité et de l'indépendance vis-à-vis de l'Europe s'est exprimée à maintes reprises. David Cameron ne peut pas ignorer que le discours de la responsabilité sociale ne suscite jamais autant d'enthousiasme dans le parti que les déclarations de George Osborne en faveur de l'allègement de la fiscalité des entreprises ou de la baisse les droits de succession. L'attitude de la nouvelle équipe dirigeante à l'égard de ce courant au sein du parti est pour le moins ambiguë et son message en est souvent brouillé : certaines déclarations ou réorientations de la politique conservatrice ont fait l'effet d'un chiffon rouge que l'on agite devant leurs yeux, alors que d'autres, comme l'annonce de la décision de retirer les 27 eurodéputés britanniques du Parti Populaire Européen (PPE) pour rejoindre des partenaires polonais et lithuaniens à la réputation sulfureuse au sein d'un nouveau groupe eurosceptique, font figure de mesure d'apaisement. Certains sujets ont donné lieu à des atermoiements, voire à des revirements, comme par exemple la question de l'alignement du Parti conservateur sur les engagements pris par les travaillistes en matière de dépense publique pour la période 2010-2011: après avoir annoncé à l'automne 2008 que les conservateurs se désolidariseraient de la politique budgétaire de leurs prédécesseurs, l'équipe Cameron semble revenir sur cette décision en février 2010. Certaines initiatives lancées par la direction du parti se sont heurtées à l'hostilité du parti parlementaire, voire à une fin de non recevoir: la politique de promotion volontariste des femmes et des minorités dans le cadre du système dit des A-lists a nécessité l'intervention musclée du leader et une modification du processus de sélection des candidats aux législatives visant la neutralisation partielle des associations de circonscription. [xxx] Autre motif de crispation ayant donné lieu à un recul sans ambiguïté de la part de la direction du parti, la question scolaire qui a vu David Cameron en mai 2007 céder à la pression des députés conservateurs et déjuger David Willetts, alors ministre de l'Education de son cabinet fantôme, en prenant l'engagement de relancer le programme de construction de nouvelles grammar schools, dans les localités où les parents en faisaient la demande.[xxxi]

On objectera qu'en son temps Margaret Thatcher a dû composer avec les Wets, ces opposants à la  ligne définie par les conservateurs thatchériens, jusqu'en 1982-83 et que ce n'est guère qu'après une réélection facilitée par le "succès" remportée sur la scène internationale dans le cadre du conflit des Malouines que le gouvernement s'est trouvé en position favorable pour donner un coup d'accélérateur à son programme de réformes et placer la barre résolument à droite. Il n'y aurait donc rien de surprenant à ce que le nouveau leader, dont l'assise est encore très instable, fasse preuve d'une prudence compréhensible et ménage un électorat de fidèles qui exprime ses réticences vis-à-vis de la stratégie du recentrage et menace de se réfugier aux extrêmes. Dans cette optique, il est possible d'estimer que les éléments de la rupture avec le thatchérisme sont en place mais que l'heure de la rupture n'a pas encore sonné.

Cette thèse ne parvient toutefois pas à convaincre totalement et l'on peut être tenté de considérer a contrario que certains signes peuvent accréditer l'idée qu'une rupture repoussée est une rupture évitée. En premier lieu, on peut constater que le discours du changement qui caractérise le nouveau conservatisme n'a pas connu de moment fondateur, symbolique de la rupture avec le passé thatchérien du parti. A titre d'exemple, la comparaison avec la réécriture de l'article 4 des statuts du parti travailliste par New Labour donne la mesure du chemin qu'il reste encore à parcourir. Les hésitations de la direction actuelle du Parti conservateur traduiraient alors davantage un certain malaise à l'idée d'une rupture avec l'héritage thatchérien qu'une stratégie maîtrisée de conciliation des courants qui semble pour l'heure vouée à l'échec. Dans les rangs des modernisateurs certains suggèrent alors que, bercé par des sondages favorables, David Cameron aurait surestimé le recul des travaillistes dans l'opinion et se serait arrêté au milieu du gué.  En second lieu, il convient de s'arrêter un instant sur l'interprétation que donne David Cameron de l'ampleur et de la portée du processus de rénovation qu'il a lui-même initié. De façon caractéristique, le  nouveau leader justifie son action en déclarant que ses propositions ont pour objectif l'accomplissement et non la trahison de l'héritage du parti (fulfilling not betraying our inheritance).[xxxii] Plus qu'une astuce destinée à ménager les fidèles de Margaret Thatcher, il faut voir dans cette formule la volonté de proposer un dépassement de l'héritage (thatchérien) du Parti conservateur plutôt que sa répudiation. Dans cette optique, on s'intéressera davantage aux continuités supposées entre le "thatchérisme" et le "conservatisme moderne" de David Cameron.

Pour pousser le paradoxe peut-être un peu trop loin, on pourrait dire que le nouveau conservatisme tel qu'il se présente pour l'instant, c'est-à-dire de façon imparfaite et incomplète, se conçoit comme un révélateur du thatchérisme. A bien y regarder, la promotion par les nouveaux conservateurs d'une socialité primaire et d'un bien commun qui s'incarne ailleurs que dans l'Etat n'est pas incompatible avec la critique du "big government", ni avec la défense de l'Etat minimaliste ou la réforme de la fiscalité qui s'ensuit. La société civile conçue comme "all those customs and assumptions among individuals which are not regulated by law but upon which civilised living depends"[xxxiii] n'est pas éloignée du modèle qui inspire les nouveaux conservateurs; elle n'est pas incompatible non plus avec les objectifs du thatchérisme. Dans ce sens, les politiques de repli de l'Etat (rolling back the State) que l'on associe aux années Thatcher et de régénération de la société civile peuvent être perçues comme les deux volets d'une même stratégie. L'argument est développé par David Cameron lorsqu'il envisage la contribution du nouveau conservatisme comme un dépassement - et non un reniement - du thatchérisme, propre à en réaliser certains objectifs. Comme le rappelle Ewen H.H. Green:

Thatcher's stance was in accord with the emphasis placed on rolling back the State to allow room for spontaneous, voluntary, civic associations to flourish. But whether as a consequence of a mismatch between intention and outcome, or as a failure to anticipate where a liberal market strategy could lead, Thatcherism stretched organicism to breaking-point.[xxxiv]

Notre questionnement initial portait sur la réalité de la rupture avec l'héritage thatchérien du Parti conservateur ; au terme de cette étude, il semble que le caractère ambigu et schizophrène de la réponse apportée par les nouveaux conservateurs s'explique par leur incapacité à percevoir le thatchérisme comme une rupture. En l'absence d'une telle prise de conscience, on peut craindre que le thème de la régénération sociale qui fait figure de marque distinctive du cameronisme ne reste à jamais qu'une simple musique d'ambiance que l'on écoute d'une oreille distraite.

Notes

[i] – J. Gray, The Undoing of Conservatism' in J. Gray and D. Willetts, Is Conservatism Dead?, Profile Books en association avec la Social Market Foundation, 1997, pp. 1 ff.

[ii] – Citons le texte de Michael A. Ashcroft, Smell the coffee - a wake-up call for the Conservative Party, CGI Europe, 2005. A noter que Michael Ashcroft se trouve au début de l'année 2010 au cœur d'une polémique relative à sa domiciliation fiscale: les accusations d'évasion fiscale dont il fait l'objet rejaillissent sur le parti Conservateur dont il finance la campagne dans un certain nombre de circonscriptions clés.

[iii] – Cette thèse est sous-tendue par l'idée qu'il s'agit là d'un retour aux sources d'un conservatisme authentique; le thatchérisme serait alors un épiphénomène, lié à des circonstances historiques uniques et exceptionnelles.

[iv] – Dans un article en date du 22 juillet 2005 où il examine les chances respectives des candidats en lice pour l'élection du leader, Andrew Grice note à propos de David Cameron que son seul atout (« Unique Selling Point » ou USP) est sa jeunesse (http://www.independent.co.uk/news/uk/politics/tory-conference-will-be-a-beauty-contest-for-leadership-candidates-499711.html (consulté le 2/03/10).

[v] – Lors du congrès de Blackpool en octobre 2005, David Cameron prononce un discours intitulé « Change to Win », titre aux échos multiples: l'on pense bien sûr à Tony Blair, mais aussi à Harold Macmillan, ou bien encore à la célèbre formule que l'on doit à  Edmund Burke, "A state without the means of change is without the means of its conservation », Reflections on the Revolution in France, 1790.

[vi] – Les six commissions sont constituées dans les secteurs suivants: justice sociale, sécurité nationale et internationale, qualité de la vie, réforme des services publics, politique économique et compétitivité, aide internationale. Toutes ont rendu leur rapport entre juillet et septembre 2007. Chacune étant présidée par une grande figure du parti, leurs recommandations ont parfois  leurs conclusions A titre d'exemple, la commission présidée par Iain Duncan-Smith, le groupe pour une politique de justice sociale (Social Justice policy group), a rendu ses conclusions en juillet 2007, celle présidée par John Gummer et Zac Goldsmith, le Quality of Life policy group en septembre 2007.

[vii] – David Willetts, Conservatives in Birmingham, Londres : Centre for Policy Studies, 2008.

[viii] – David Cameron, "GWB as well as GDP", in Social responsibility - the big idea for Britain's future, Londres : the Conservative Party, janvier 2007, p. 136.

[ix]  David Willetts, "The Meaning of Margaret", Prospect Magazine, n° 158, 4 mai 2009. http://www.prospectmagazine.co.uk/2009/05/themeaningofmargaret/, consulté le 2 mars 2010. Richard Wilkinson est un chercheur en sciences sociales britannique, professeur en épidémiologie sociale à l'Université de Nottingham jusqu'en 2008; il s'est spécialisé dans l'étude de l'impact des inégalité sociales sur la santé et sur l'espérance de vie. Ses travaux son également cités par David Cameron, notamment dans son discours de novembre 2009, "The Big Society", consultable en ligne à l'adresse suivante (dernière consultation le 2 mars 2010) http://www.conservatives.com/News/Speeches/2009/11/David_Cameron_The_Big_Society.aspx

[x] – David Cameron, "Making Our Country a Safe and Civilised Place for Everyone", discours devant le Centre for Social Justice, le 10 juillet 2006 consultable en ligne à l'adresse suivante: http://www.conservatives.com/News/Speeches/2006/07/Cameron_Making_our_country_a_safe_and_civilised_place_for_everyone.aspx  (dernière consultation le 2 mars 2010)

[xi] – Rappelons toutefois que si la position de David Cameron depuis son arrivée à la tête du parti est relativement claire à ce propos, ses détracteurs auront beau jeu de démontrer sans peine que le futur leader s'est maintes fois contredit sur la question entre 2000 et 2005.

[xii] – Nick Herbert, Secrétaire d'Etat dans le cabinet fantôme chargé de l'Environnement, du monde rural et de l'agriculture, a participé le 17 février 2010 à une conférence de l'Institut Cato à Washington sur le thème suivant: Is there a place for gay people in Conservatism and Conservative politics?' Il est engagé dans un mouvement de défense et promotion des droits des homosexuels et milite notamment en faveur du mariage civil et du droit à l'adoption.

[xiii] – La question est complexe, il existe indéniablement une volonté de la part de la nouvelle direction du parti de se démarquer de la morale rigide et bien-pensante ainsi que d'être en phase avec de nouvelles normes sociales et comportementales.  Toutefois on trouve également à  l'aile droite du parti  des thatchériens convaincus qui sont aussi des militants homosexuels, comme Alan Duncan par exemple.

[xiv] – Tim Leunig et James Swaffield, Cities Unlimited: Making Urban Regeneration Work, Policy Exchange, 13 août 2008.

[xv] – Blond contribue notamment à une publication de Demos intitulée, What Next for Labour: ideas for the progressive left, Londres: Demos, 2009. Le texte est disponible en ligne à l'adresse suivante: http://www.demos.co.uk/files/What_next_for_Labour_.pdf?1244746884 (dernière consultation le 2 mars 2010).

[xvi] – On peut lire à ce propos le discours de Philip Blond intitulé "The Future of Conservatism" (26/11/2009), disponible en ligne à l'adresse suivante: http://www.respublica.org.uk/articles/speech-future-conservatism (dernière consultation le 2 mars 2010)

[xvii] – Philip Blond publie "Rise of the red Tories" dans le numéro 155 de la revue Prospect le 28 février 2009. L'article est accessible en ligne à l'adresse suivante: http://www.prospectmagazine.co.uk/2009/02/riseoftheredtories/ (dernière consultation le 2 mars 2010).

[xviii] – The One Nation Group, The Responsible Society, Conservative Political Centre series, n° 200, 1959.

[xix] – Bob Jessop, The Future, of the Capitalist State, Cambridge,: Polity Press, 2002

[xx] – David Cameron s'est notamment engagé le 15 février 2010 à promouvoir une nouvelle culture d'entreprise et de l'innovation dans le secteur public en donnant la possibilité aux employés de gérer leur propre entreprise coopérative. Ce projet est consultable en ligne à l'adresse suivante (dernière consultation, 2 mars 2010): http://www.conservatives.com/News/News_stories/2010/02/~/media/Files/Downloadable%20Files/powertopublicsectorworkers.ashx. Il s'inspire notamment des recommandations de Philip Blond, dont le  rapport, The Ownership State, a été présenté au congrès annuel du parti en 2009. Le texte de Philip Blond peut être consulté en ligne sur le site de ResPublica (http://www.respublica.org.uk/articles/ownership-state). L'intérêt manifesté par la nouvelle direction du parti  pour le mouvement coopératif et pour le modèle d'entreprise coopérative que constitue John Lewis, s'est concrétisé en  novembre 2007 avec la création d'un mouvement coopératif conservateur, qui a du reste provoqué la colère des travaillistes dont nombre de députés sont également membres du Co-operative Party.

[xxi] – Voir par exemple le discours de David Cameron du 14 juillet 2006, "Empowering local communities", The Chamberlain Lecture, reproduit dans Social responsibility - the big idea for Britain's future, Londres : the Conservative Party, janvier 2007, pp. 183-191, ou bien encore le texte de David Willetts, op.cit., 2008.

[xxii] – Anthony Barnett, "Tory Britain? Part 1: Red Blondism", OurKingdom: power and liberty in Britain, 1er décembre 2009, http://www.opendemocracy.net/ourkingdom/anthony-barnett/tory-britain-part-1-red-blondism, consulté le 2 mars 2010.

[xxiii] – Voir à ce propos ma préface au numéro 7.1 de la revue électronique E-rea, "De la démocratie au Royaume-Uni: perspectives contemporaines", juillet 2009, consultable en ligne à l'adresse suivante : http://erea.revues.org/index958.html

[xxiv] – Le New Statesman a publié le 25 février 2010 une liste des 10 personnalités de droite qui représentent une menace pour David Cameron. Voir http://www.newstatesman.com/uk-politics/2010/02/david-cameron-wingers-pose, consulté le 2 mars 2010.

[xxv] – Kieron O'Hara, After Blair: David Cameron and the Conservative Tradition, Cambridge: Icon Books, 2007. On lira plus particulièrement les pages 320-321.

[xxvi] – Le rapport publié par cette commission est sans ambiguïté un plaidoyer en faveur de l'allègement de la fiscalité des entreprises notamment.

[xxvii]http://blogs.telegraph.co.uk/news/author/normantebbit/. Parmi les invectives adressées à David Cameron rappelons que Norman Tebbit a déclaré que  tel  Pol Pot, Cameron était "intent on purging even the memory of Thatcherism before building a New Modern Compassionate Green Globally Aware Party", The Economist, mars 2006, p. 32.

[xxviii] – Aux côtés de Norman Tebbit et de Cecil Parkinson,  Liam Fox, Alan Duncan, Patrick Minford, Bernard Jenkin.

[xxix] – Comme le rappelle Stephen Evans "a clear majority of the Conservative Party's 198 MPs voted for the two right-wing candidates, David Davis and Liam Fox, in the 2005 leadership contest: between them they secured the support of 104 MPs in the first ballot and 108 MPs in the second ballot." "Consigning its Past to History? David Cameron and the Conservative Party", Parliamentary Affairs 61(2), Oxford University Press, 2008, pp. 291-314.

[xxx] – A ce propos, lire Kieron O'Hara, op.cit., pp. 311-312.

[xxxi] – Voir Stephen Evans, op.cit., p. 298.

[xxxii] – La formule est tirée d'un discours de David Cameron en date du 30 janvier 2006 et intitulé "Modern Conservatism". Le texte est disponible en ligne à l'adresse suivante (dernière consultation le 2 mars 2010) : – http://www.conservatives.com/News/Speeches/2006/01/Cameron_Modern_Conservatism.aspx

[xxxiii] – Ewen H.H. Green , Ideologies of Conservatism: Conservative Political Ideas in the Twentieth Century, Oxford: Oxford University Press, 2002, p. 289.

[xxxiv]Ibid., p. 290.

Pour citer cette ressource :

Valérie Auda-André, "Les nouveaux conservateurs et le thatchérisme: l'impossible rupture?", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2010. Consulté le 23/09/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-britannique/politique-et-syndicats/les-nouveaux-conservateurs-et-le-thatcherisme-l-impossible-rupture-