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Le « Port Huron Statement » du Students for a Democratic Society (SDS) : entre idéalisme démocratique et programme politique novateur

Par Frédéric Robert : Maître de conférences - Université Jean Moulin - Lyon III
Publié par Clifford Armion le 10/04/2010
Introduction : vers un mouvement contestataire étudiant / 1. Auteur et théorie politique / 2. Approche thématique du « Port Huron Statement », document novateur et rejet de la politique américaine / 3. Portée du « Port Huron Statement » : programme politique de toute une génération - Démocratie américaine

Introduction : vers un mouvement contestataire étudiant

Le Students for a Democratic Society (SDS), mouvement-phare des étudiants appartenant à la Nouvelle Gauche contestataire des années soixante, était le successeur de l'Intercollegiate Socialist Society (ISS), organisation d'étudiants fondée en 1905 par Upton Sinclair, Clarence Darrow et Jack London. En 1913, l'ISS comptait des chapitres sur 64 campus américains. En 1917, elle changea de nom pour devenir la League for Industrial Democracy (LID) et compta plus de 3 000 membres en 1931, présents sur plus d'une centaine de campus. Durant les années cinquante, la LID, conformément à la décision de son bureau central, autorisa l'arrivée de non-étudiants, en particulier de travailleurs, en son sein (Semidei, 38-40). L'idéologie de la LID mettait l'accent sur un socialisme plus démocratique privilégiant une doctrine libertaire d'ordre civique qui se démarquait ainsi du communisme, jugé trop sectaire et exclusif. Progressivement, elle tenta de se donner une image à la fois plus jeune et plus séduisante qui devait inciter les étudiants à rejoindre la Student League for Industrial Democracy (SLID). Cette décision stratégique d'élargir le recrutement se solda par l'affaiblissement de l'organisation. En effet, les causes que ces deux groupes s'employaient à défendre étaient trop diverses, d'où un certain désordre dans leurs actions. Il s'agissait aussi bien de lutter contre la pauvreté, le chômage, le racisme et pour les droits civiques, que contre l'impérialisme américain ou la politique extérieure menée par Washington. Vers la fin des années cinquante, les deux groupes étaient en perte sensible de notoriété et s'affaiblissaient de façon inquiétante. La SLID décida donc de renaître de ses cendres, et sa métamorphose devint réalité lorsqu'en janvier 1960 elle prit le nom de Students for a Democratic Society. La première préoccupation du SDS fut de recruter de nouveaux étudiants afin de se constituer une base saine, dynamique et active, et montrer qu'un souffle nouveau l'animait. Dès lors, le SDS s'efforça de se présenter comme un mouvement soudé, plus homogène, qui se voulait crédible et déterminé. Les membres du SDS qui se réunirent en juin 1962 à Port Huron (Michigan) dans les locaux du syndicat des camionneurs (United Auto Workers) se sentaient impliqués dans le combat des Noirs. Parmi eux, Thomas Emmet (Tom) Hayden avait soutenu les Noirs dans le Sud et milité pour qu'ils soient traités avec les mêmes égards que les Blancs. Sa femme Sandra, qui était elle-même membre actif du Student Non-Coordinating Committee (SNCC), l'avait entièrement converti à la cause noire. Le but de la convention était d'adopter après analyse, discussion et refonte, le texte sur lequel Hayden travaillait depuis plusieurs mois : « The Port Huron Statement » (PHS). Ce document devint immédiatement le manifeste du SDS et le texte majeur de la Nouvelle Gauche américaine. Le thème-clé abordé par Hayden était la démocratie de participation (« participatory democracy »), thème qui allait devenir le credo de la Nouvelle Gauche.

Le « PHS » est souvent considéré comme le document de référence de la Nouvelle Gauche. Son auteur et la théorie politique qu'il développe y ont largement contribué. De plus, les thèmes abordés montrent clairement un rejet massif de la politique américaine en vigueur à cette époque. Finalement, de par sa portée, le manifeste s'inscrit dans une perspective beaucoup plus large, à savoir celle qui consiste à se poser en véritable programme politique de toute une génération qui s'interroge sur le sens de la démocratie américaine.

1. Auteur et théorie politique

Contrairement à Robert Alan (Al) Haber, vice-président de la SLID de 1958 à 1960, que son milieu social rapprochait de l'ancienne gauche (famille intellectuelle de gauche) (Kingsley, 49-53), Hayden n'avait aucun rapport ni avec elle, ni avec le mouvement syndical, ni avec les principes marxistes. En effet, né le 11 décembre 1939, dans le Michigan,  il grandit dans un faubourg de Détroit et suivit un enseignement religieux avant d'entrer à l'université. En 1957, il s'orienta vers des études littéraires, commença à s'intéresser à la politique et à réfléchir aux problèmes que connaissait son pays. Il était attiré par l'existentialisme, ce qui explique pourquoi il essaya d'analyser le rôle et la place de l'homme dans l'univers. Cela l'aida à approfondir sa réflexion sur les valeurs humaines, d'où la place de choix qu'elles occupent dans le manifeste et l'intérêt qu'elles ont suscité chez les autres étudiants contestataires, qui trouvèrent une justification à leur engagement moral.

Bien que Hayden ait été influencé par des auteurs comme Camus ou Sartre, certains intellectuels tels que Charles Wright Mills lui ont également inculqué une sociologie toute particulière, empreinte de radicalisme. Mills admettait certaines théories marxistes : il ne se définissait pas comme un radical sectaire (Bieszczat, 29). Ses ouvrages ont inspiré les disciples de la Nouvelle Gauche : il analysa la société américaine en se détachant de l'approche marxiste traditionnelle. Hayden fut également marqué par John Dewey, l'auteur de The Public and Its Problems (1927) et plus particulièrement par ce que James Miller appelle « civic republicanism » (Bieszczat, 16). Certains propos de Dewey[1]  devançaient d'ailleurs assez nettement le manifeste de la Nouvelle Gauche (Bieszczat, 116). Hayden fut influencé par les principes du mouvement noir pour les libertés civiques avant et pendant la rédaction du manifeste de la Nouvelle Gauche (essentiellement le thème de la non-violence). Il pensait qu'il était temps de passer à une action directe non-violente plutôt que de se cantonner dans la lecture passive d'ouvrages théoriques d'inspiration marxiste. Auteur de nombreux articles parus dans The Michigan Daily, journal de l'Université du Michigan, il approuvait l'attitude des étudiants qui organisaient des sit-ins en faveur des Noirs soucieux d'être reconnus et respectés dans les Etats du Sud. Hayden voyageait beaucoup, il traversait les États-Unis en auto-stop comme Jack Kerouac, ce qui l'amena à Berkeley pour soutenir l'action des étudiants lors du soulèvement de 1964, à l'occasion de l'émergence du Free Speech Movement sur le campus. Sa présence et son soutien moral expliquent pourquoi le campus de Berkeley fut aussi réceptif à son message. C'est également sur la Côte Ouest, plus particulièrement à Los Angeles, que Tom Hayden rencontra Martin Luther King Junior qui eut une forte influence sur lui :

Meeting King transformed me. There I was with pencil in hand, trying to conduct an objective interview with him, whose whole implicit message was: 'Stop writing, start acting.' That was a compelling moment (PHS, 8) (je souligne).

Pour les contestataires, l'écriture était purement théorique et par conséquent marxiste, alors que l'action était pratique et nouvelle. Le militantisme semblait être un mot-clé de l'existentialisme de Tom Hayden. Il voulait que l'être humain s'implique, prenne sa destinée en main avant que d'autres ne le fassent pour lui. Il s'affichait comme le modèle de toute une génération. Pour la première fois dans l'histoire des États-Unis, l'activisme politique faisait partie intégrante de la vie des étudiants, qui estimaient être confinés dans des tours d'ivoire universitaires. Selon Hayden, l'Amérique des années soixante allait à la dérive ; c'est pourquoi il proposa de mettre le pays sur de nouveaux rails (PHS, 8). Il souhaitait donner la priorité aux valeurs morales et permettre à l'individu de s'impliquer davantage dans la vie de la cité. D'après lui, la communauté étudiante était la seule capable d'effectuer cette transformation, car elle n'avait pas encore été pervertie par la société (PHS, 8).

Le manifeste de la Nouvelle Gauche devait être le fruit de la réflexion de toute la jeunesse, si l'on en juge par l'introduction. Finalement, il fut essentiellement l'oeuvre de Tom Hayden, qui se présenta comme son porte-parole. Certains étudiants et membres du SDS lui envoyèrent leurs remarques, ce qui lui permit de préciser, de nuancer, voire de modifier son point de vue afin que la version finale devienne représentative du plus grand nombre. Hayden décida de bouleverser son plan initial : la partie « Values » qui se situait au milieu du manifeste fut déplacée vers le début (pour la première fois dans un manifeste de gauche) et résumée. Ainsi les données étaient-elles claires, car aucune assimilation à la gauche traditionnelle n'était plus possible.

Dès les premières pages, il est patent que le manifeste tente de s'éloigner d'une étude matérialiste et dépassée de la société (PHS, 6). Pour Hayden, il devenait nécessaire de se libérer des théories marxistes qui avaient été débattues maintes et maintes fois et d'arriver l'esprit ouvert et novateur. Le paragraphe suivant est peut-être le plus connu et le plus souvent cité. Il stipule précisément ce que sont les nouvelles valeurs humaines :

We regard men as infinitely precious and possessed of unfulfilled capacities for reason, freedom, and love. In affirming these principles we are aware of countering perhaps the dominant conceptions of man in the twentieth century: that he is a thing to be manipulated, and that he is inherently incapable of directing his own affairs. We oppose the depersonalization that reduces human beings to the status of things - if anything, the brutalities of the twentieth century teach that means and ends are intimately related, that vague appeals to posterity cannot justify the mutilations of the present. We oppose, too, the doctrine of human incompetence because it rests essentially on the modern fact that men have been competently manipulated into incompetence -we see little reason why men cannot meet with increasing skill the complexities and responsibilities of their situation if society is organized not for minority, but for majority, decision in decision-making (PHS, 6).

Ces propos humanistes et idéalistes plaçaient l'Homme sur un piédestal du haut duquel il contrôlait la société. En revanche, il est précisé que l'homme ne devait pas agir en égoïste et en usurpateur, sinon le but recherché était irrémédiablement manqué (PHS, 7). La théorie de Thomas Hobbes selon laquelle « l'homme est un loup pour l'homme » semble, en apparence, révolue. Pour les membres de la Nouvelle Gauche, les hommes ne devaient plus s'entre-tuer, se dévorer, mais au contraire, ils devaient s'entraider et collaborer du mieux qu'ils le pouvaient pour façonner un monde meilleur. La formule miracle employée était la « démocratie de participation », qui devait permettre à chacun d'apporter sa pierre à un tel édifice. Cette conception était à la fois moderne et classique dans la mesure où ces jeunes radicaux appliquaient aux années soixante ce que les Grecs avaient déjà prôné pendant l'Antiquité, à savoir la participation des citoyens à la vie de la cité :

As a social system we seek the establishment of a democracy of individual participation, governed by two central aims: that the individual share in those social decisions determining the quality and direction of his life; that society be organized to encourage independence in men and provide the media for their common participation (PHS, 7).

Le concept de « démocratie de participation » se précisait par la suite. Elle devait être introduite dans chaque sphère de la société : aussi bien dans l'économie que dans les ghettos, à l'université comme en politique. Il apparaissait donc judicieux que les étudiants reçoivent une éducation pratique, qui pouvait leur être utile dans leurs futurs emplois et leur permettre d'améliorer les rouages de la société puisqu'ils savaient, en théorie, comment il fallait procéder pour y parvenir. Dans une telle perspective, les étudiants devaient s'investir dans la vie politique et socio-économique du pays (PHS, 7-8). L'Université, en tant qu'institution formatrice de l'individu, semblait être l'endroit idéal pour condamner cette société en déclin. Elle s'engageait à offrir une éducation qui voie sa matérialisation dans l'immédiat, dans la vie quotidienne, et qui réponde aux exigences des étudiants. Chaque étudiant était en mesure d'influencer les décisions prises par le gouvernement tout en ayant son mot à dire en matière de réduction du pouvoir bureaucratique et de décentralisation des autres pouvoirs. La communauté intellectuelle cherchait des substituts à l'organisation de la société fortement décriée, en tentant de créer de nouvelles relations entre les institutions et le peuple, qui pourrait de ce fait bénéficier de plus d'autonomie et de liberté puisqu'il participait plus directement à l'élaboration des codes qui devaient régir la vie de la nation. Le manifeste abordait l'économie sous un angle moins matérialiste que celui de l'analyse marxiste traditionnelle, les problèmes économiques soulevés découlaient désormais des principes de cette démocratie de participation (PHS, 8). L'approche était significative : elle montrait que la démocratie que souhaitait instaurer la Nouvelle Gauche avait pour objectif une décentralisation complète. Celle-ci s'opposait aux nationalisations et à la centralisation qui étaient voulues traditionnellement par une politique de gauche. Les partisans de la Nouvelle Gauche voulaient adopter une idéologie claire et novatrice, car ils jugeaient le marxisme lourd et vide de sens. Les États-Unis découvraient enfin un courant original qui offrait une vision plus égalitaire de la politique.

Avant d'analyser le « Port Huron Statement » il est à noter que le SDS publia un autre manifeste en 1963 intitulé « America and The New Era ». Il eut moins d'influence sur la Nouvelle Gauche, car son propos était plus général ; il s'intéressait moins à l'individu à proprement parler. Il apparaît plus radical que le précédent et plus critique en ce qui concerne les institutions libérales. Il dénonçait les problèmes des États-Unis, comme la pauvreté omniprésente, l'inefficacité de la politique de Kennedy, l'impact de la révolution technologique et de la croissance économique sur la société. Ces auteurs trouvaient les mesures socio-économiques prises trop superficielles et laxistes et élaborées par des hommes politiques peu soucieux de leurs concitoyens. Le « PHS » prôna une politique de gestion collective susceptible de permettre un bien-être matériel pour les citoyens, alors que le manifeste de 1963 s'intéressait davantage aux principaux problèmes sociaux. Le but de ces deux manifestes était de sensibiliser les étudiants à leur rôle social. L'appel du SDS fut entendu : la Nouvelle Gauche était présente sur un quart des campus ; elle comptait plus de  200 000 membres (4% des étudiants), 12 000 militants en 1965 et près de 700 000 sympathisants et 100 000 militants actifs sur près de la moitié des campus en 1968.

2. Approche thématique du « Port Huron Statement », document novateur et rejet de la politique américaine

Le « PHS » était bien plus qu'un manifeste moral et spirituel. En effet, il analysait très précisément les aspects politique et socio-économique de la société capitaliste tout en mettant l'accent sur les aspects négatifs de la démocratie américaine. Dans la partie intitulée « Politics without Publics » (PHS, 12-14), les auteurs s'efforcent de montrer que les États-Unis n'étaient qu'une machine de guerre, un pays fortement matérialiste vendant une image édulcorée de son fonctionnement à ses concitoyens et au reste du monde. Une autre partie, « The Economy » (12), souligne qu'une minorité privilégiée jouissait d'un pouvoir économique sans égal ayant de fortes répercussions au niveau politique (16). Le manifeste estime que les politiques étaient incapables d'apporter une amélioration, si infime fût-elle, car le pouvoir économique était toujours détenu par quelques entreprises qui ne cessaient de s'imposer, de tout monopoliser et de tout régenter (17). Il met également en cause le complexe militaro-industriel, dénonçant ainsi l'alliance nuisible entre le monde des affaires et l'armée. Les enjeux militaires, stratégiques et économiques étaient tellement colossaux (crainte d'un conflit nucléaire ou d'une mobilisation de jeunes) que les intérêts de la population étaient occultés. En d'autres termes, la guerre devenait préférable pour des raisons financières évidentes (17). D'après le manifeste, l'opposition était muselée, par conséquent affaiblie, puisque tenue à l'écart des transactions économiques par le monde des affaires. Le texte déplore ainsi l'existence d'une Amérique à deux vitesses où les intérêts des grosses entreprises passent bien avant ceux des travailleurs (21). L'automatisation massive a profondément touché ces derniers, en supprimant de nombreux emplois, dans la métallurgie et l'industrie lourde en particulier. Parallèlement à ces licenciements, des emplois dits « non productifs » ont été créés pour les cols blancs (21). La classe laborieuse estimait donc qu'elle était volontairement écartée de la vie économique, bien qu'elle ait efficacement contribué à l'essor du pays au début du XXe siècle ; d'où son écoeurement. Cependant, elle était également responsable de son sensible déclin en raison de ses problèmes internes (tensions entre ceux qui souhaitaient la révolution et les autres, plus modérés, qui aspiraient seulement à un partage du pouvoir (22). Le manifeste précise que les militants du mouvement ouvrier étaient trop apathiques pour pouvoir transformer efficacement la société. Un renouveau était malgré tout possible. Les principaux acteurs du grand retour du syndicalisme pouvaient être les chômeurs ayant une bonne qualification professionnelle, les cols blancs non syndiqués, les agriculteurs, les Noirs et les pauvres, tous tenus à l'écart de l'activité économique (22-23). Toutefois, il est à noter que les étudiants ne figurent pas dans cette énumération.

La Nouvelle Gauche estimait que la vision des hommes politiques était trop étriquée. Elle sous-entendait en même temps qu'il était urgent d'accueillir favorablement ses thèses qui étaient, quant à elles, audacieuses, nouvelles, voire prophétiques pour l'époque. Hayden se lança ensuite dans une critique thématique du système américain : il s'en prit au militarisme, à la politique militaire de dissuasion, à l'impérialisme, à la politique étrangère des États-Unis et au communisme.

2.1 Militarisme

Le manifeste emploie le titre suivant pour en débattre : « The Individual in the Warfare State », qui s'oppose nettement à une expression quasi similaire : « The Welfare State » (« L'État Providence »). Son intention était de montrer que les États-Unis s'intéressaient peu au bien-être de l'individu, qu'ils préféraient envoyer combattre et exterminer d'autres êtres-humains. La société américaine était une société militarisée qui vivait au rythme usant et lancinant de la Guerre Froide (23). D'après la Nouvelle Gauche, même si cela constitue une pseudo-explication pour le moins vague, le XXe siècle est responsable de ses maux ; c'est lui qui les a engendrés même s'il refuse de se les avouer (24). Hayden pensait que les moyens mis en oeuvre pour défendre un pays étaient proportionnels aux intérêts que celui-ci s'efforçait de sauvegarder :

To a decisive extent, the means of defense, the military technology itself, determines the political and social character of the state being defended - that is, defense mechanisms themselves in the nuclear age alter the character of the system that creates them for protection. So it has been with America, as her democratic institutions and habits have shriveled in almost direct proportion to the growth of her armaments (24).

Le manifeste insiste sur le fait que la guerre n'était plus du domaine de la démocratie, mais qu'elle était gérée dans ses moindres détails par le monde des affaires. On comprend mieux pourquoi le président Lyndon Baines Johnson était harcelé par les magnats de l'industrie qui l'incitaient à engager l'Amérique dans la croisade vietnamienne. Il y avait confiscation du pouvoir politique parce que le gouvernement obéissait et acquiesçait au lieu de gouverner (6). De tout temps, la guerre a été un moteur important de la vie économique. Ainsi, les intérêts économiques et industriels passent-ils bien évidemment avant les contingences stratégiques et la préservation des vies humaines. Chaque puissance essaie de se doter d'armements sophistiqués en quantité suffisante afin de dissuader le voisin de déclencher les hostilités. Le contexte militaire devient dès lors une interminable partie d'échecs se déroulant sur le grand échiquier du monde. La course à l'armement nucléaire crée un climat de terreur et de méfiance.

2.2 Politique de dissuasion

Dans la partie intitulée « Deterrence Policy » (25-27), la Nouvelle Gauche examine les conséquences qu'entraînaient la course à l'armement nucléaire et l'équilibre de la « terreur » :

The accumulation of nuclear arsenals, the threat of accidental war, the possibility of limited war becoming illimitable holocaust, the impossibility of achieving final arms superiority or invulnerability, the approaching nativity of a cluster of infant atomic powers; all of these events are tending to undermine traditional concepts of power relations among nations. War can no longer be considered as an effective instrument of foreign policy, a means of strengthening alliances, adjusting the balance of power, maintaining national sovereignty, or preserving human values (25).

La guerre nucléaire était sévèrement critiquée par la jeune génération. Cependant, les mesures dissuasives prises de part et autre pour éviter le conflit étaient rejetées et ces négociations s'éternisaient. Les commandes d'armement ne cessaient pour autant ni du côté soviétique, ni du côté américain. D'après le manifeste, les deux blocs étaient l'un et l'autre tout aussi responsables de cette pression qu'ils faisaient peser sur la planète (27). Le monde était en fait séparé en deux : d'un côté, les deux blocs engagés dans un combat psychologique larvé, et de l'autre, les pays du Tiers-Monde qui tentaient de profiter de cette situation pour se libérer de l'emprise impérialiste ou colonialiste de pays plus intéressés par les profits économiques que par les questions humanitaires.

2.3 Colonialisme

Les jeunes radicaux accueillaient les changements survenus dans les pays du Tiers-Monde avec beaucoup de précaution :

While weapons have accelerated man's opportunity for self-destruction, the counter-impulse to life and creation is superbly manifest in the revolutionary feelings of many Asian, African and Latin American peoples. Against the individual initiative and aspiration, and social sense of organicism characteristic of these upsurges, the American apathy and stalemate stand in embarrassing contrast (27-28).

Les États-Unis semblaient se complaire dans cette apathie : ils intervenaient peu de peur d'effrayer leurs partenaires, ce qui créait ainsi une disparité plus grande entre les pays les plus riches et les pays les plus pauvres (28). En raison de l'intérêt non négligeable que ces pays représentaient, les responsables de la politique étrangère américaine ne souhaitaient pas favoriser les révolutions de type colonial, car celles-ci signifiaient la fin d'une période dorée pour les Etats-Unis ; cela représentait en effet un apport financier pouvant atteindre 60 milliards de dollars par an pour le pays (28-29).

La politique étrangère américaine dans les pays du Tiers-Monde était essentiellement subordonnée à des échanges économiques fructueux. Bien que le président Kennedy ait tenté de modifier certains des objectifs énoncés par son prédécesseur républicain (29), comme les « représailles massives » (« massive retaliation »), les États-Unis se comportaient comme une puissance adoptant des procédés que l'on peut considérer comme impérialistes. Cette rubrique se termine sur une note amère qui montre la position ambiguë des États-Unis, en totale discordance par rapport à ce qui se passait dans le reste du monde : « The world is in transformation. But America is not » (30). On comprend désormais pourquoi le thème de la transformation était cher aux jeunes radicaux de la Nouvelle Gauche. « Transformation » signifiait également adopter certains des idéaux de l'ancienne gauche mais en les réactualisant. Cependant, de tels propos n'étaient pas accueillis très favorablement : le communisme ressemblait toujours autant à l'ogre rouge venu de l'Est.

2.4 Sentiment anti-communiste

D'après le « Port Huron Statement », toute idée communiste était immédiatement censurée par le gouvernement (30), car elle faisait référence à des événements de l'histoire américaine encore trop présents à l'esprit :

An unreasoning anti-communism has become a major social problem for those who want to construct a more democratic America. McCarthyism and other forms of exaggerated and conservative anti-communism seriously weaken democratic institutions and spawn movements contrary to the interests of basic freedoms and peace. In such an atmosphere even the most intelligent of Americans fear to join political organizations, sign petitions, speak out on serious issues. Militaristic policies are easily sold to a public fearful of a demonic enemy (30).

Les membres de la Nouvelle Gauche étaient persuadés que cette diversité d'opinions pouvait être constructive et pouvait permettre d'aboutir à une société plus démocratique. Après tout, les jeunes radicaux ne pensaient-ils pas que la diversité était nécessaire pour atteindre l'unité ? Bien qu'ils aient partagé les mêmes idées sur le fond du problème avec les communistes, à savoir la remise en cause des fondements de la société, ils se tenaient très à l'écart des principes du Parti Communiste, jugé trop centralisateur, trop bureaucratique, autoritaire et totalitaire à l'excès (31). Le manifeste précise les raisons pour lesquelles le communisme était mal perçu aux États-Unis : il était trop « expansionniste, agressif », et comparé à une armée qui voulait envahir puis coloniser le monde (31-32). La politique communiste était vouée à l'échec, car les Américains ne pouvaient comprendre une doctrine aussi éloignée de leurs conceptions traditionnelles (32). Le « PHS » avance l'idée selon laquelle les prises de positions américaines, au lieu d'apaiser les tensions avec l'Union Soviétique, avaient eu l'effet inverse ; elles suscitaient la méfiance et entraînaient la répression (32). Une normalisation des relations Est-Ouest semblait compromise dans la mesure où les États-Unis agissaient de façon paranoïaque à l'égard de l'Union Soviétique :

Our paranoia about the Soviet Union has made us incapable of achieving agreements absolutely necessary for disarmament and the preservation of peace. We are hardly able to see the possibility that the Soviet Union, though not peace-loving, may be seriously interested in disarmament. Infinite possibilities for both tragedy and progress lie before us. On the one hand, we can continue to be afraid, and out of fear commit suicide. On the other hand, we can develop a fresh and creative approach to world problems which will help to create democracy at home and establish conditions for its growth elsewhere in the world (32-33).

Ce n'est qu'avec la désintégration de l'Union Soviétique dans les années quatre-vingt-dix que ces propos sont devenus réalité en raison d'une entente plus cordiale entre les deux blocs. Le « racisme »  idéologique était critiqué par le manifeste de la Nouvelle Gauche. Il en allait de même pour le racisme purement physique. 

2.5 Racisme

Après avoir épuisé ces thèmes peu glorieux pour l'image de marque du pays, les rédacteurs du « PHS », abordèrent de manière incisive un sujet complètement différent dans une partie intitulée « Discrimination » (33-37) qui débute en ces termes : « Our America is still white ». « Dieu merci, » pensaient certains, « Vraiment dommage » pensaient d'autres :

Discrimination in employment, along with labor's accommodation to the lily-white hiring practices, guarantees the lowest slots in the economic order to the nonwhite. North or South, these oppressed are conditioned by their inheritance and their surroundings to expect more of the same: in housing, schools, recreation, travel, all their potential is circumscribed, thwarted, and often extinguished. Automation grinds up job opportunities, and ineffective or nonexistent retraining programs make the already-handicapped nonwhite even less equipped to participate in technological progress (34).

A noter que le terme « noir » n'est pas mentionné; il est remplacé par celui de « non-blanc », ce qui est encore plus péjoratif pour la personne ainsi définie, car dans un tel cas, « blanc » devient la norme. Affirmer que cette personne est « non-blanche » la dévalorise et l'humilie puisqu'on n'ose nommer ce qu'elle est vraiment. Le manifeste compare rapidement Eisenhower à Kennedy en matière de discrimination raciale. Il sous-entend qu'il n'y avait eu aucune amélioration en matière de racisme pendant ces deux présidences (35). Les radicaux estimaient que Kennedy, en dépit de son « intérêt » pour les Noirs (intérêt électoral, en partie, tout au moins), avait nommé quatre juges ségrégationnistes, ce qui, d'après eux, démontrait qu'il ne voulait et/ou ne pouvait mettre fin aux conflits raciaux qui rongeaient le pays (35-36).

Un manifeste politique se doit d'énoncer et de dénoncer les aspects qu'il compte modifier. Comment s'articulaient les valeurs, aspirations et réflexions du « Port Huron Statement » pour que celui-ci apparaisse comme un programme politique à part entière ?

3. Portée du "Port Huron Statement" : programme politique de toute une génération - démocratie américaine

Le manifeste du SDS s'engageait essentiellement à changer le pouvoir en place et à instaurer une démocratie de participation. Qu'en est-il exactement ? La Nouvelle Gauche considérait l'Université comme une institution d'où pouvait émaner une transformation de la société ; elle considérait les étudiants comme ses protagonistes, les principaux artisans de cette réforme (9). L'originalité des années soixante est que pour la première fois, une tendance politique faisait prendre conscience aux étudiants de leur immense pouvoir. Les ouvriers avaient été jusqu'alors le principal détonateur de la révolution sociale ; la différence était donc significative. Jusqu'alors, cette classe ouvrière avait été celle qui avait tenté, tant bien que mal, de mettre en avant des revendications d'ordre social et politique afin de proposer une alternative au diktat de Washington. De la sorte, ses prises de position s'inscrivaient dans une démarche politique. En quoi le « Port Huron Statement » est-il, à son tour, un vrai programme politique ? En effet, critiquer le système est une chose, proposer et exposer des mesures concrètes pour améliorer la situation en est une autre.

Les propositions de la Nouvelle Gauche sont énoncées dans la partie intitulée « What is needed ? » (37-42). Au dire des radicaux, le problème majeur était la Guerre Froide et la solution rêvée pour les États-Unis était l'instauration d'une démocratie enfin digne de ce nom. Ils proposèrent un programme en quatre points pour mettre fin à ce conflit idéologique larvé entre les deux blocs :

  1. Universal controlled disarmament must replace deterrence and arms control as the national defense goal.
  2. Disarmament should be seen as a political issue, not a technical problem (38).
  3. A crucial feature of this political understanding must be the acceptance of status quo possessions (39).
  4. Experiments in disengagement and demilitarization must be conducted as part of the total disarming process (40).

Les mesures que la Nouvelle Gauche suggère étaient pour le moins prévisibles. En revanche, il est frappant de constater que le langage tenu en 1962 est toujours d'actualité dans ce type de conflits entre nations. Les contestataires se déclarèrent plus en faveur d'un désarmement total que d'une politique de dissuasion à long terme (37). Ce désarmement aurait nécessité une adaptation progressive du pays, car il se révélait excessivement difficile de passer sans transition d'une économie de guerre à une économie de paix (38). Le SDS était favorable à l'intervention des Nations Unies pour stopper la prolifération des armements nucléaires. Après avoir fait des propositions relativement précises en matière de démilitarisation et de dénucléarisation de la planète, ses membres souhaitèrent également l'industrialiser.

Le « PHS » n'aborde pas directement le thème-clé de son programme politique (la démocratie). Il s'interroge au préalable sur l'industrialisation du monde (42) qui pouvait, elle aussi, contribuer à la participation de tous dans l'intérêt général, en gommant les disparités entre pays pauvres et pays riches (42). Les pays concernés au premier chef étaient bien évidemment ceux du Tiers-Monde. La jeune génération était choquée : elle ne pouvait comprendre pourquoi de telles inégalités existaient encore. En tant que pays d'abondance, et même si des poches de pauvreté étaient de plus en plus visibles, les États-Unis se devaient, pour des raisons morales, de venir en aide à « cette autre partie du monde » (pour reprendre les propos du sociologue Jacques Lemoyne, 126). Il est à noter que Tom Hayden et ses camarades faisaient état de l'industrialisation sans soulever les problèmes de la protection de l'environnement ou la technologie qu'ils auraient pu critiquer. Cette omission peut expliquer la raison pour laquelle certains écologistes des années soixante-dix et quatre-vingt se réclamant de la Nouvelle Gauche ont inscrit ces thèmes dans leurs programmes. Il est étonnant que les membres de la Nouvelle Gauche qui se sont efforcés de démontrer l'utilité des principes démocratiques ne poussent pas l'analyse plus loin en l'appliquant aux pays du Tiers-Monde. Ils ne font qu'indiquer que les solutions qui se présentaient à ces pays pour se développer étaient d'ordre capitaliste ou socialiste et collectiviste. On peut toutefois remarquer que ces pays étaient en règle générale plus enclins à accepter cette dernière possibilité, car ils s'en sentaient plus proches d'un point de vue idéologique.

 Face à un tel constat, on éprouve l'étrange sensation que la Nouvelle Gauche considérait le concept de « démocratie » comme exclusivement réservé aux pays anglo-saxons et non comme un objectif à atteindre pour les citoyens du reste du monde. La démocratie serait le privilège ou l'apanage des pays riches et industrialisés plutôt que la condition sine qua non pour les autres pays qui souhaitaient se développer. On peut se demander si cela n'est pas un des points négatifs du manifeste dont les rédacteurs, conscients de la mauvaise réputation des États-Unis en matière de relations extérieures, ne parvenaient pas à énoncer ce qui aurait dû être amélioré ou changé. Les arguments du « PHS » étaient-ils plus efficaces pour changer la société américaine jugée peu démocratique ? Il est à le souhaiter car il s'agit du point central de tout programme politique abouti.

Le « PHS » aborde ce thème dans sa « Towards American Democracy » (46-53). Ce fut le passage le plus critiqué, car selon les personnes hostiles aux idées et idéaux de la Nouvelle Gauche, il n'était que le fruit des élucubrations de quelques jeunes gens gâtés et oisifs qui voulaient se donner bonne conscience. On peut se demander si leur programme en politique intérieure avait véritablement pour objectif de transformer radicalement la société capitaliste américaine. Proposait-il un véritable contre-programme ou offrait-il simplement une approche différente de la situation existante ?

Le « Port Huron Statement » énonçait un ensemble de réformes sociales dont le but était de donner une importance plus grande au gouvernement, en élargissant le secteur public, en améliorant les programmes d'aide sociale et en délaissant volontairement le domaine militaire. En dépit de cette volonté, elle n'a pas réussi à mettre en place un programme politique qui applique le concept de démocratie de participation conforme aux valeurs qu'elle souhaitait promouvoir. Une telle entreprise nécessitait du temps (est-il possible de changer une société en six ou sept ans, entre 1962 et 1969 ?), un investissement physique permanent, l'engagement de nombreux volontaires, l'accord des autorités (ce qui était loin d'être le cas), et une grande rigueur idéologique (elle fut de courte durée si l'on en juge par les opinions divergentes et la scission de 1968-69) (Teodori 84-89).

 Le programme réformateur de la Nouvelle Gauche comportait cinq points. Le premier précisait les mesures à adopter pour réorienter la vie politique américaine. Dans « America must abolish its political party stalemate » (46-47), certains membres du SDS, essentiellement les sociaux-démocrates, évoquaient leur souhait d'une réorganisation du Parti Démocrate. Ils voulaient que les Noirs soient acceptés sans aucun préjugé, que les « libéraux » et les conservateurs se mettent enfin d'accord pour défendre des causes communes afin de donner une image plus unie du parti : l'immobilisme politique devait cesser. Ils pensaient qu'il était temps que le bipartisme américain prenne des contours plus tranchés et plus spécifiques. Ainsi, le Parti Démocrate devait être perçu comme un courant animé d'idées sociales démocrates et le Parti Républicain devait donner l'image d'un courant politique plus traditionnel et conservateur afin qu'aucune confusion ne soit possible (46). La neutralité politique n'était plus de mise : il fallait que les deux partis s'impliquent davantage et se démarquent l'un de l'autre même s'ils s'exposaient alors à des remarques plus acerbes de l'adversaire. La politique tactique devait faire place à la politique idéologique.

 Un autre aspect important du programme de la Nouvelle Gauche avait trait aux « Mécanismes d'association volontaire [qui] doivent être créés pour que les informations politiques soient communiquées et que la participation politique soit encouragée » (46). La politique ne devait plus être la chasse gardée des industriels ; elle ne devait plus rebuter le citoyen moyen qui en est un maillon. Chacun, toutes classes sociales et origines confondues, participerait à l'élaboration de cette politique (47). Un retour au gouvernement « du peuple, par le peuple et pour le peuple » est préféré à des conciliabules d'hommes d'affaires qui avaient autant besoin du soutien des hommes politiques que les hommes politiques de leur appui.

Le troisième point, « Institutions and practices which stifle dissent should be abolished, and peaceful dissent should be actively promoted » (47), fait écho aux nombreuses luttes d'étudiants tentant de faire respecter leurs droits en invoquant le Premier Amendement de la Constitution. Les organismes visés étaient pour la plupart des vestiges des années cinquante qui immobilisaient la vie politique américaine, comme la commission parlementaire des activités non-américaines (HUAC) et les lois Smith et McCarran (47) dont l'objectf affiché était de lutter sans relâche contre les activités subversives des sympathisants communistes.

Dans sa formulation, le quatrième point est ambigu : « Corporations must be made publicly responsible » (47). Il serait souhaitable que le pouvoir soit décentralisé et démocratisé. Or, la démocratie n'est possible que si l'ensemble de la population est consulté. La minorité, fût-elle composée d'industriels influents, ne doit pas prendre de décisions pour la majorité (48). Les dirigeants des grosses entreprises devraient répondre de leurs actes devant le peuple. A cet effet, les partisans de la Nouvelle Gauche estimaient qu'il était devenu nécessaire de réorganiser et de réorienter la société américaine en imposant aux grandes entreprises de respecter les législations en vigueur (48). Ces propositions ne pouvaient être réalisées que si les travailleurs participaient à la vie de leur entreprise, si  les  conditions  de  travail s'amélioraient et si les programmes d'aide sociale étaient appliqués. Ces suggestions ressemblaient assez peu à un programme de gauche traditionnel ou à un projet précis de démocratie dans laquelle l'économie serait décentralisée. James Moore les définit comme « a state-controlled planned economy » (103-04).

Dans le point suivant, les jeunes radicaux souhaitaient que l'attribution des ressources repose sur des besoins d'ordre social et qu'un véritable secteur public soit créé (48). D'après eux, celui-ci était trop axé sur le domaine militaire ; il était temps d'accorder davantage d'importance au bien-être de l'individu. Le pays devait penser à la paix. Le développement de ce secteur public apparaissait aux jeunes radicaux de la Nouvelle Gauche comme une solution à long terme (49). Cependant, ils redoutaient l'utilisation qui pouvait être faite du secteur public, et les problèmes qui se présentaient étaient les suivants :

How should public vs. private domain be determined? How should technological advances be introduced into society? How shall the public sector be made public, and not the arena of a ruling bureaucracy of public servants? (49-50).

Ils préconisaient que les secteurs public et privé soient bien distincts et que le premier soit prépondérant, car il permettrait à chaque citoyen américain de se sentir pris en compte et de voir ce qu'il advenait de son argent. Il s'agissait en fait d'une économie mixte empreinte d'une vision sociale-démocrate (socialiste et réformatrice) de la société. Ils craignaient toutefois les problèmes que poserait une bureaucratie dominante, phénomène courant dans de telles sociétés (50). Les solutions étaient essentiellement de trois ordres : il fallait éviter la coagulation bureaucratique, et pour ce faire, une rotation fréquente des personnels était nécessaire ; il devait exister une planification à l'échelon local, régional et national ; enfin l'homme devait être considéré comme supérieur à la machine.

Conclusion

 Le « Port Huron Statement » s'engageait à lutter pour de nobles causes. Ces jeunes souhaitaient éradiquer la pauvreté qui était malheureusement devenue partie intégrante de la vie quotidienne (50). Ils luttaient contre la ségrégation raciale, essentiellement dans le Sud (51), promettaient de veiller à la mise en valeur du pays, à la création de zones urbaines plus humaine (52) et à l'amélioration des conditions de vie des étudiants, des agriculteurs, des malades et des prisonniers (52-53). Quant à la science, elle devait être utilisée pour améliorer les conditions d'existence et non pour asservir ou tuer (53). Cet argument n'est pas sans faire écho aux démêlés des étudiants de Berkeley avec le Ministère de la Défense, à cause des contrats qui liaient l'Université et le gouvernement.

Le « PHS » hésitait entre deux voies très distinctes : l'idéalisme démocratique et l'approche socialiste traditionnelle d'influence marxiste. Il laissait donc un sentiment d'inachevé. Les membres de la Nouvelle Gauche étaient conscients de l'impossibilité de sortir l'Amérique du marasme du jour au lendemain. En revanche, compte tenu de l'obstacle qui se dressait devant eux, il convenait de lutter et de persévérer pour atteindre le but fixé (54). Les épreuves du passé devaient servir de point de repère à leurs initiatives. D'après le manifeste, les Noirs avaient donné l'exemple ; ils avaient ouvert la voie mais étaient malheureusement dans une impasse (55). Les radicaux devaient donc progresser en tirant les leçons des erreurs commises par les autres mouvements, ceux qui avaient voulu se faire reconnaître et se démarquer du mainstream. A titre d'exemple, le mouvement pacifiste avait influencé la Nouvelle Gauche et lui avait permis d'aller de l'avant (56-57). Les travailleurs avaient également contribué à l'engagement des partisans de la Nouvelle Gauche. Ils étaient une pierre nécessaire à l'édifice que ses membres souhaitaient construire, forts de leur expérience de la confrontation sociale (58). En fait, ces diverses tendances de la jeunesse américaine s'étaient unies pour lutter de manière plus efficace afin de se donner davantage de chances de réussite ; elles partageaient certaines caractéristiques dont la plus importante était de former le premier véritable contre-pouvoir américain (60). De la sorte, le « Port Huron Statement » venait de remplir la fonction qu'il s'était fixée à sa création, à savoir se poser en tant qu'alternative au pouvoir en place en offrant un programme politique différent et novateur - essentiellement la démocratie de participation -  parfois idéaliste  - compte tenu des thèmes abordés et des solutions proposées pour que la société américaine s'améliore - à un électorat potentiel à la recherche de nouveaux repères idéologiques. Toutefois, force est de constater que, malgré la bonne volonté des membres de la Nouvelle Gauche américaine, il était plus facile de critiquer un système, d'offrir des solutions alternatives d'un genre nouveau que de les mettre en place de manière concrète et pratique, d'autant que ces jeunes gens n'occupaient aucun poste politique digne de ce nom. Il est même à se demander - et il s'agit là d'une critique majeure de la Nouvelle Gauche - s'ils auraient été capables de mettre en pratique, sur le terrain, les différents points abordés dans leur manifeste. Autre problème : s'il s'agit d'un programme qui repose sur les jeunes, étant donné le temps nécessaire à sa réalisation, que deviendrait-il quand ils ne seront plus jeunes ?

Notes

[1] « The good man is the man who, no matter how morally unworthy he has been, is moving to become better ».

 

« Such happiness as life is capable of comes from the full participation of all our powers in the endeavor to wrest from each changing situations of experience its own full and unique meaning ».

« Without some goals and some efforts to reach it, no man can live ».

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Pour citer cette ressource :

Frédéric Robert, "Le « Port Huron Statement » du Students for a Democratic Society (SDS) : entre idéalisme démocratique et programme politique novateur ", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2010. Consulté le 26/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/les-grands-courants-politiques/le-port-huron-statement-du-students-for-a-democratic-society-sds-entre-idealisme-democratique-et-programme-politique-novateur-