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Aux origines de 'Twelve Years a Slave' (Steve McQueen, 2013) : le récit d’esclave de Solomon Northup

Par Michaël Roy : Maître de conférences - Paris Ouest Nanterre La Défense
Publié par Clifford Armion le 20/03/2013
Aux origines du film de Steve McQueen, Twelve Years a Slave (2013), il y a le récit de l’esclave américain Solomon Northup (1853). Cet article présente d’abord le récit d’esclave et situe cette forme littéraire dans le paysage idéologique de l’Amérique d’avant la guerre de Sécession ; il détaille ensuite l’histoire éditoriale de Twelve Years a Slave ; il donne enfin quelques repères dans l’œuvre et évoque son devenir critique.

 

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« Thrilling narratives of slavery » : les récits d’esclaves dans l’Amérique d’avant la guerre de Sécession
« Truth stranger than fiction » : le contexte de publication de Twelve Years a Slave
« An account of my life and fortunes » : Solomon Northup et son récit
Notes
Références bibliographiques
Pour aller plus loin

Après Steven Spielberg (Lincoln, 2012) et Quentin Tarantino (Django Unchained, 2012), c’est au tour du réalisateur britannique Steve McQueen de faire de l’Amérique esclavagiste la toile de fond de l’un de ses films. Là où Spielberg s’inspirait d’une biographie récente du président et où Tarantino livrait un scénario original, Steve McQueen a cependant décidé d’adapter une source d’époque, le récit de l’esclave américain Solomon Northup, publié pour la première fois en 1853. Choix doublement surprenant pour qui s’intéresse à l’histoire de l’institution esclavagiste et de sa représentation au cinéma : d’une part parce qu’aucun récit d’esclave américain n’a à ce jour fait l’objet d’une adaptation cinématographique, et d’autre part parce que le récit de Solomon Northup n’est pas considéré comme le plus emblématique des récits d’esclaves.

On se propose ici de présenter le récit de Solomon Northup, et plus largement l’objet littéraire que l’on nomme « récit d’esclave » (slave narrative), méconnu du public français pour la simple raison qu’il ne connaît pas d’équivalent dans le domaine francophone – où, comme le rappelle Louis Sala-Molins, « nous ne disposons pas d’un seul témoignage littéraire sur la réalité de l’esclavage émanant d’un esclave » (2006, 209n). À l’inverse, un nombre non négligeable d’esclaves américains ont mis en mots leur expérience de la servitude sur les plantations du Sud des États-Unis. Le corpus ainsi constitué offre un aperçu direct sur l’horreur du système esclavagiste en même temps qu’il représente un jalon important dans l’histoire des lettres américaines.

« Thrilling narratives of slavery » : les récits d’esclaves dans l’Amérique d’avant la guerre de Sécession

Nulle anthologie de littérature américaine ne saurait aujourd’hui faire l’impasse sur le récit d’esclave. Soumis pendant près d’un siècle à un phénomène de « répression culturelle » (Sekora, 1988, 100), oubliés ou volontairement ignorés, ces textes d’abord publiés dans les décennies ayant précédé la guerre de Sécession (période dite antebellum) ont ressurgi dans les années 1960 à la faveur du mouvement pour les droits civiques, d’une redéfinition du concept de littérature et de l’avènement d’une nouvelle « histoire d’en bas ». Ils ont alors reparu dans des versions copieusement annotées – à l’instar de Twelve Years a Slave qui bénéficie en 1968 d’une édition critique réalisée par deux universitaires louisianais, Sue Eakin et Joseph Logsdon[1] – et des études d’ordre littéraire se sont chargées de donner ses lettres de noblesse au genre, qui fait désormais partie du canon littéraire américain. Dans le même temps, les historiens ont commencé à s’appuyer plus systématiquement sur les récits d’esclaves, dont la fiabilité avait longtemps été mise en doute, pour rétablir la vérité de l’institution esclavagiste ; John W. Blassingame, auteur de The Slave Community: Plantation Life in the Antebellum South (1972), fut pionnier en la matière [2].

Sous l’étiquette de « récits d’esclaves », on a rangé des textes de forme, de longueur et de statut variables, mais qui avaient tous en commun de présenter le point de vue de l’esclave sur l’institution dont il était prisonnier. D’un récit à l’autre, on retrouve une même série de motifs et de scènes : la vente aux enchères des esclaves, la séparation des membres d’une même famille, la pénibilité du travail à accomplir, les rations insuffisantes de nourriture. La description parfois minutieuse des tortures infligées aux esclaves joue bien entendu un rôle prépondérant dans l’économie de ces textes. Ces récits sont le plus souvent des récits d’esclaves fugitifs ayant fui la plantation sur laquelle ils étaient retenus pour rejoindre les grandes villes du Nord où se concentrait la lutte abolitionniste, New York, Boston ou Philadelphie. Il en était ainsi de James Williams, dont le récit, Narrative of James Williams, an American Slave, fut publié en 1838 par l’American Anti-Slavery Society, qui y vit le moyen d’informer une population nordiste parfois ignorante des réalités de l’« institution particulière » et de la rallier du même coup à la cause antiesclavagiste. Les planteurs du Sud, comme on s’en doute, ne tardèrent pas à dénoncer les propos prétendument mensongers de ces esclaves qui osaient prendre la parole et à invectiver les abolitionnistes blancs qui entendaient la relayer ; le récit de James Williams, en particulier, fut attaqué de toutes parts, au point que les associations antiesclavagistes se montrèrent par la suite plus réticentes à chapeauter la publication de tels ouvrages.

Des dizaines de récits publiés entre 1825 et 1861, c’est sans doute celui de Frederick Douglass qui est aujourd’hui le plus lu et le plus étudié. Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave parut à Boston en 1845, alors que Frederick Douglass travaillait depuis quatre ans déjà pour le compte de la Massachusetts Anti-Slavery Society. Contrairement à James Williams, dont le récit fut dicté à un scripteur (en l’occurrence le poète John Greenleaf Whittier), Frederick Douglass assura seul la rédaction de son récit, d’où la mention « écrit par lui-même » (written by himself) qu’on trouve sur la page de titre de l’ouvrage comme sur celle de plusieurs autres récits d’esclaves. Douglass s’investit également dans la bonne diffusion de son livre aux États-Unis et plus encore par-delà l’Atlantique : il passa les années 1845-1847 dans les îles britanniques, où le récit de ses aventures fut plusieurs fois réimprimé, à Dublin et Londres notamment. L’esclavage avait été aboli dans les colonies britanniques au cours des années 1830, mais l’intérêt des Britanniques pour la question esclavagiste s’était rapidement reporté sur le cas américain, et l’on fit très bon accueil aux esclaves qui traversaient l’Atlantique pour raconter leur servitude ; plusieurs récits d’esclaves américains furent même publiés à Londres avant d’être lus aux États-Unis.

« Truth stranger than fiction » : le contexte de publication de Twelve Years a Slave

– Twelve Years a Slave a ceci de particulier qu’il s’agit d’un récit d’esclave relativement tardif, et surtout du premier récit d’esclave publié à la suite du roman antiesclavagiste de Harriet Beecher Stowe, Uncle Tom’s Cabin (1852). Il faut se rappeler que le roman de Stowe connut un succès phénoménal aux États-Unis (et plus tard en Europe) : 300 000 exemplaires furent écoulés dans la première année de publication, malgré les dissensions qui régnaient dans le pays autour de la question de l’esclavage[3]. Le succès rencontré par Harriet Beecher Stowe et son éditeur John P. Jewett explique sans doute que certains éditeurs commerciaux aient fini par voir dans les récits d’esclaves une source potentielle de profit. Car Twelve Years a Slave, contrairement à ses prédécesseurs, n’est pas publié à compte d’auteur ni financé par une association antiesclavagiste, mais porté par la maison d’édition Derby & Miller, qui publie là son premier ouvrage à caractère antiesclavagiste. Tout porte à croire que J. C. Derby et Norman C. Miller aient vu dans la publication de Twelve Years a Slave un moyen de se réapproprier l’engouement soudain du grand public pour la question esclavagiste. Le récit de Solomon Northup est d’ailleurs tout entier placé sous la figure tutélaire de Harriet Beecher Stowe, à qui le livre est dédié :

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C’est encore à Harriet Beecher Stowe que fait implicitement référence Solomon Northup dès la première page de son récit :

Since my return to liberty, I have not failed to perceive the increasing interest throughout the Northern States, in regard to the subject of Slavery. Works of fiction, professing to portray its features in their more pleasing as well as more repugnant aspects, have been circulated to an extent unprecedented, and, as I understand, have created a fruitful topic of comment and discussion. (1853, 17-18)

Cela ne signifie pas pour autant que Derby & Miller aient agi par pur opportunisme : la liste de leurs publications ultérieures montre un intérêt durable pour la littérature antiesclavagiste à une époque où les grands éditeurs de New York ou Boston restent d’une extrême frilosité face à de telles publications, en dépit du succès d’Uncle Tom’s Cabin ; Derby & Miller n’hésitèrent pas à publier la deuxième autobiographie de Frederick Douglass, My Bondage and My Freedom (1855). Mais il est certain que l’histoire éditoriale de Twelve Years a Slave ne peut se comprendre qu’en relation avec celle d’Uncle Tom’s Cabin.

Il importe que le récit de Solomon Northup ait été publié dans ces conditions, dans la mesure où Derby & Miller, en tant que maison d’édition professionnelle, put offrir à Twelve Years a Slave une visibilité dont les récits d’esclaves ne bénéficiaient pas d’ordinaire. Pour la première fois, un récit d’esclave circula dans les réseaux traditionnels du livre, et non plus de façon informelle au sein de réseaux abolitionnistes aux moyens nécessairement restreints. Twelve Years a Slave bénéficia en particulier d’une campagne promotionnelle importante, et ce dès avant sa publication. Alors que le récit ne sort qu’à l’été 1853, on trouve par exemple l’encart publicitaire suivant dans le New York Daily Times du 15 avril :

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Derby & Miller jouèrent également la carte de l’« histoire vraie » à travers un slogan – « TRUTH STRANGER THAN FICTION! » – qui donna son titre à un récit d’esclave ultérieur, Truth Stranger than Fiction. Father Henson’s Story of His Own Life (1858). La vérité, nous dit-on, est plus fascinante encore que la fiction – et par fiction, on fait évidemment référence à l’oncle Tom. Northup lui-même insiste sur le caractère authentique de son récit :

My object is, to give a candid and truthful statement of facts: to repeat the story of my life, without exaggeration, leaving it for others to determine, whether even the pages of fiction present a picture of more cruel wrong or a severer bondage. (1853, 18)

Il s’agissait aussi pour Northup de se prémunir contre les accusations de mensonge auxquelles tout esclave s’exposait en faisant publier son récit.

J. C. Derby affirme dans ses mémoires que les aventures de Solomon Northup firent sensation au sein de la communauté des lecteurs. Avec 30 000 exemplaires vendus, Twelve Years a Slave reçut en effet un accueil favorable de part et d’autre de l’Atlantique (bien qu’on fût encore loin des chiffres de vente d’Uncle Tom’s Cabin). Surtout, la parution de ce livre inaugura une période nouvelle dans l’histoire du récit d’esclave : la parole de l’esclave pouvait passer dorénavant par des canaux plus officiels. Il est vrai qu’elle perdait au passage de son caractère transgressif, par la comparaison implicite ou explicite avec le personnage de l’oncle Tom, symbole du renoncement et de la soumission à l’autorité blanche.

« An account of my life and fortunes » : Solomon Northup et son récit

Ce qui fait l’originalité du récit de Solomon Northup, c’est aussi son histoire. Twelve Years a Slave diffère du récit d’esclave traditionnel en ce que Solomon Northup, contrairement à James Williams ou Frederick Douglass, n’était pas, à l’origine, un esclave. Né en 1808 d’un père ayant recouvré sa liberté à la mort de son maître, Solomon Northup mena pendant plus de trente ans une vie d’homme libre dans le Nord des États-Unis avant d’être capturé, transporté de force en Louisiane et réduit en esclavage. Pratique relativement courante à l’époque, dans un contexte où la main-d’œuvre servile coûtait cher et où les noirs libres étaient considérés comme une strate inférieure de la société américaine[4]. L’historien Richard Hildreth, par ailleurs auteur d’un roman antiesclavagiste intitulé Archy Moore (publié pour la première fois en 1836), la dénonçait en ces termes :

The business of kidnapping is one of the native fruits of the American system of slavery; and is as common, and as well organized in many parts of the United States, as the business of horse-stealing is, in many other countries. When they take to stealing slaves, the operations of these adventurers become very hazardous; but while they confine themselves to stealing only free people, they can pursue their vocation with comparatively little danger. (1856, 144)[5]

Ce n’est qu’après douze ans de servitude que Solomon parvint enfin à contacter la famille Northup au Nord – la famille à laquelle avait appartenu son père et de laquelle il tenait son nom – et à faire valoir son statut d’homme libre.

Hormis cette spécificité de la situation de Northup, Twelve Years a Slave rappelle les nombreux autres récits d’esclaves qui l’ont précédé ; les trente ans de vie libre, au demeurant, ne sont que rapidement évoqués au cours des deux premiers chapitres, et l’essentiel du récit se concentre sur la période de servitude. En tant qu’esclave, Solomon Northup – ou Platt, puisqu’il est ainsi renommé[6] – fait avant tout l’expérience de la torture. C’est par le fouet que le marchand d’esclaves James H. Burch s’efforce d’inculquer à Northup, aussitôt celui-ci capturé, sa nouvelle condition.

With the paddle, Burch commenced beating me. Blow after blow was inflicted upon my naked body. When his unrelenting arm grew tired, he stopped and asked if I still insisted I was a free man. I did insist upon it, and then the blows were renewed, faster and more energetically, if possible, than before. (1853, 44-45)

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Les scènes de punition ponctuent le récit, venant rappeler au lecteur que la vie d’esclave ne connaît aucun répit. Les traitements les plus sévères lui sont infligés par ses maîtres successifs, John Tibeats et surtout Edwin Epps, pour lequel Solomon travailla dix années entières.

Ten years I toiled for that man without reward. Ten years of my incessant labor has contributed to increase the bulk of his possessions. Ten years I was compelled to address him with down-cast eyes and uncovered head – in the attitude and language of a slave. I am indebted to him for nothing, save undeserved abuse and stripes. (1853, 183)

En contrepoint aux maîtres violents que sont Tibeats et Epps, Twelve Years a Slave met en scène l’archétype du bon maître (dont on trouve un avatar dans Uncle Tom’s Cabin sous les traits d’Augustine St. Clare) à travers le pasteur baptiste William Ford.

[…] he was a model master, walking uprightly, according to the light of his understanding, and fortunate was the slave who came to his possession. Were all men such as he, Slavery would be deprived of more than half its bitterness. (1853, 90)

Si le récit de Solomon Northup peut paraître volumineux par rapport à ceux de James Williams ou de Frederick Douglass (plus de 300 pages contre une longueur usuelle de 50 à 100 pages pour la plupart des récits), c’est parce qu’il contient, en dehors de ce qui touche directement au traitement des esclaves, de longs passages descriptifs où Northup nous donne à voir le monde de la plantation – ses pratiques, ses rythmes, son vocabulaire. Le discours se fait parfois technique, lorsque Northup explique le mode de culture du coton ou de la canne à sucre par exemple.

A sugar field is hoed three times, the same as cotton, save that a greater quantity of earth is drawn to the roots. By the first of August hoeing is usually over. About the middle of September, whatever is required for seed is cut and stacked in ricks, as they are termed. In October it is ready for the mill or sugar-house, and then the general cutting begins. (1853, 209)

Northup s’attarde en plusieurs endroits sur la description des paysages du Sud, et son récit prend même une dimension ethnographique lorsqu’il observe les us et coutumes locaux. Twelve Years a Slave se rapproche, par certains côtés, du récit de voyage ; il est tout à fait possible que les lecteurs nordistes y aient vu non seulement une dénonciation de l’institution esclavagiste, mais encore une source d’information sur une région mal connue parce que située à la périphérie de l’industrie touristique naissante (Brawley, 1996, 98).

Twelve Years a Slave est donc un récit aux multiples facettes. Il faut peut-être y voir une des raisons pour lesquelles il est resté relativement ignoré des spécialistes du genre : là où le récit de Frederick Douglass se focalise tout entier sur la conscience d’un homme aux prises avec un système injuste et cruel, le récit de Northup part sur des sentiers génériques inattendus et s’écarte de la pure autobiographie ; dans l’objectivité documentaire des descriptions, notamment, c’est le sujet lui-même, Solomon Northup, qui parfois semble disparaître. Le fait que Solomon Northup ait dicté son récit à un scripteur – un certain David Wilson, dont on sait très peu de chose sinon qu’il n’avait aucun lien particulier avec le mouvement abolitionniste – ne plaide pas non plus en sa faveur, la critique ayant privilégié les récits non médiés. Reste une intrigue prenante et un document d’une valeur historique inestimable. C’est cette position critique que résume Robert B. Stepto lorsqu’il écrit à propos de Twelve Years a Slave : « The narrative renders an extraordinary experience, but not a remarkable self » (1985, 236). On observera donc avec intérêt la façon dont Steve McQueen s’accommode de ce soi problématique et les choix de l’adaptation en matière d’incarnation du personnage de Solomon Northup.

Notes

[1] L’année suivante, Gilbert Osofsky inclut le récit de Solomon Northup dans une anthologie qui a fait date, Puttin’ On Ole Massa: The Slave Narratives of Henry Bibb, William Wells Brown, and Solomon Northup (1969).

[2] Il est vrai que dès 1935, l’historien noir W. E. B. Du Bois appelait de ses vœux une utilisation plus systématique des récits d’esclaves dans la reconstitution du passé esclavagiste : « Shall we accept the conventional story of the old slave plantation and its owner’s fine, aristocratic life of cultured leisure? Or shall we note slave biographies, like those of Charles Ball, Sojourner Truth, Harriet Tubman and Frederick Douglass […]? » (1998, 715) Il fallut cependant attendre les années 1970 pour que son appel soit entendu.

[3] Sur l’histoire éditoriale de Uncle Tom’s Cabin, voir l’ouvrage de Claire Parfait cité en bibliographie (2007).

[4] Sur cette question, voir l’ouvrage de Carol Wilson cité en bibliographie (1994).

[5] On ne lit plus guère Archy Moore de nos jours, mais ce roman, dont la première version est antérieure à Uncle Tom’s Cabin, connut à l’époque un succès certain. Il est intéressant à plusieurs titres : d’abord parce qu’il prend la forme d’un récit d’esclave (un esclave fictif nommé Archy Moore s’exprime à la première personne), ensuite parce qu’il fut édité – entre autres – par les éditeurs de Solomon Northup.

[6] La question du nom joue un rôle important dans les récits d’esclaves, soit qu’on dépossède l’esclave d’une part de son identité en le renommant, soit que l’esclave fugitif marque son passage de la servitude à la liberté en se renommant lui-même. Les esclaves n’ayant en général qu’un prénom, le simple ajout d’un nom de famille peut constituer un acte d’émancipation, comme le note bien Richard Hildreth à travers cette scène du roman Archy Moore :

He […] inquired my name.
“Archy Moore,” I answered.
“Archy Moore!” he cried with a sneer, – “and pray tell me how long it has been the fashion among you fellows to have double names? You are the first fellow I ever owned, who was guilty of such a piece of impertinence; – and a damned impertinent fellow you are. I see it in your eye. Let me beg leave to request of you, Mr Archy Moore, to be satisfied with calling yourself Archy, the next time I inquire your name.” (1856, 172)

Références bibliographiques

BLASSINGAME, John W. 1972. The Slave Community: Plantation Life in the Antebellum South. New York : Oxford University Press.

BRAWLEY, Lisa. 1996. « Frederick Douglass’s My Bondage and My Freedom and the Fugitive Tourist Industry. » NOVEL: A Forum on Fiction, vol. 30, n° 1.

DOUGLASS, Frederick. 1845. Narrative of the Life of Frederick Douglass. Boston : Published at the Anti-Slavery Office.

DOUGLASS, Frederick. 1855. My Bondage and My Freedom. New York et Auburn : Miller, Orton & Mulligan.

DU BOIS, W. E. B. 1998 (1935). Black Reconstruction in America, 1860-1880. New York : Free Press.

HENSON, Josiah. 1858. Truth Stranger than Fiction. Father Henson’s Story of His Own Life. Boston : John P. Jewett & Company.

HILDRETH, Richard. 1856. Archy Moore, the White Slave; or, Memoirs of a Fugitive. New York et Auburn : Miller, Orton & Mulligan.

NORTHUP, Solomon. 1853. Twelve Years a Slave. Narrative of Solomon Northup, a Citizen of New-York, Kidnapped in Washington City in 1841, and Rescued in 1853, from a Cotton Plantation Near the Red River, in Louisiana. Auburn : Derby & Miller.

OSOFSKY, Gilbert. 1969. Puttin’ On Ole Massa: The Slave Narratives of Henry Bibb, William Wells Brown, and Solomon Northup. New York : Harper & Row.

PARFAIT, Claire. 2007. The Publishing History of Uncle Tom’s Cabin, 1852-2002. Aldershot : Ashgate.

SALA-MOLINS, Louis. 2006 (1987). Le Code Noir ou le Calvaire de Canaan. Paris : PUF.

SEKORA, John. 1988. « Is the Slave Narrative a Species of Autobiography? », dans James OLNEY (dir.), Studies in Autobiography. New York : Oxford University Press.

STEPTO, Robert Burns. 1985. « I Rose and Found My Voice: Narration, Authentication, and Authorial Control in Four Slave Narratives », dans Charles T. DAVIS et Henry Louis GATES Jr. (dir.), The Slave’s Narrative. Oxford : Oxford University Press.

WILSON, Carol. 1994. Freedom at Risk: The Kidnapping of Free Blacks in America, 1780-1865. Lexington : University Press of Kentucky.

Pour aller plus loin

Une traduction française du récit de Solomon Northup vient d’être rééditée :

NORTHUP, Solomon. 2013 (1853). Douze ans d’esclavage. Trad. Philippe BONNET et Christine LAMOTTE. Genève : Entremonde.

L’ouvrage, de très belle facture, est introduit et postfacé par Matthieu Renault, philosophe spécialiste de l’œuvre de Frantz Fanon.

Trois autres récits d’esclaves sont aisément trouvables en traduction française :

BROWN, William Wells. 2012 (1847). Le Récit de William Wells Brown, esclave fugitif, écrit par lui-même. Trad. Claire PARFAIT et Marie-Jeanne ROSSIGNOL. Mont-Saint-Aignan : Publications des universités de Rouen et du Havre.

DOUGLASS, Frederick. 2006 (1845). La Vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même. Trad. Hélène TRONC. Paris : Gallimard.

JACOBS, Harriet A. 2008 (1861). Incidents dans la vie d’une jeune esclave. Trad. Monique BENESVY. Paris : V. Hamy.

La section « North American Slave Narratives » du site Documenting the American South recense et donne accès à un grand nombre de récits d’esclaves en langue originale : http://docsouth.unc.edu/neh/

La bibliographie sur le récit d’esclave est fort abondante. On retiendra ici trois études classiques :

ANDREWS, William L. 1986. To Tell a Free Story: The First Century of Afro-American Autobiography, 1760-1865. Urbana : University of Illinois Press.

FOSTER, Frances Smith. 1994 (1979). Witnessing Slavery: The Development of Ante-bellum Slave Narratives. Madison : University of Wisconsin Press.

STARLING, Marion Wilson. 1988 (1981). The Slave Narrative: Its Place in American History. Washington, D. C. : Howard University Press.

Pour citer cette ressource :

Michaël Roy, "Aux origines de 'Twelve Years a Slave' (Steve McQueen, 2013) : le récit d’esclave de Solomon Northup", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2013. Consulté le 20/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/arts/cinema/aux-origines-de-twelve-years-a-slave-br-steve-mcqueen-2013-le-recit-d-esclave-de-solomon-northup