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Medea. Stimmen: Une réflexion sur le mythe

Par Cécilia Fernandez
Publié par cferna02 le 03/06/2016

Cécilia Fernandez
professeur agrégée d'allemand
ancienne élève de l'ENS Lyon


Une réflexion sur le mythe


Rapport entre mythe et Histoire

Christa Wolf s’interroge sur les rapports entre mythe et Histoire. Selon elle, il y a deux façons d’écrire l’Histoire: celle du point de vue des vainqueurs, qu’elle voit réalisée dans le mythe homérique. Il s’agit de l’Histoire comme histoire fatale des héros. Et celle du point de vue des vaincus, qui reste encore à écrire, ce que Wolf entreprend dès son œuvre Cassandre. Dans Médée, elle voit dans la soif de gloire posthume des hommes l'explication à une Histoire se réduisant à une répétition inlassable des mêmes violences (cf. la citation de Platon: « Un désir tout-puissant pousse les hommes à rester dans la mémoire et à acquérir un nom immortel pour l’éternité. » (49) ). Si, chez Euripide, Médée recherche la gloire, cette quête est l’apanage des hommes chez Wolf. Citons encore Akamas: « […] cela ne m’empêche pas de désirer ajouter mon nom à cette liste [des grands astronomes corinthiens] afin de vivre plus tard dans la mémoire de mes compatriotes » (150). Le roman Médée confirme la thèse de Wolf selon laquelle le mythe masculin du héros se révèle fatal pour l’humanité, car il entraîne toujours les mêmes processus historiques destructeurs.

Médée est-il un roman écrit du point de vue des vaincus? Oui, car à la fin tous les personnages sont détruits, excepté Akamas. Médée est certes une femme forte, pleine d’assurance, mais elle apparaît en même temps comme une victime: victime de la violence des hommes, une violence politique (patriarcat) et une violence privée (Jason la viole). Elle est incapable d’agression ou de rébellion car elle est convaincue que tout acte de rébellion est condamné d’avance dans un système aussi bien huilé.

Elle n’avait jamais eu l’intention de parler de ce qu’elle avait trouvé dans la grotte et de ce qu’elle avait appris. Elle était capable de garder le silence, que je me le tienne pour dit.  (155)

Mais la frontière entre les victimes et les bourreaux se révèle ténue : par la malédiction prononcée à la fin, Médée participe elle-même à la construction d’une Histoire violente. La conclusion de Christa Wolf est que, dans une telle conception de l’Histoire, il ne peut y avoir finalement que des perdants. Le monologue de Leukos qui remet en question les catégories de victime et de bourreau souligne aussi l'idée qu'il s'agit d'une dichotomie simpliste.

Le roman fait montre d’une tendance à la résignation face à un processus cyclique de violences. « Da läuft etwas schief, ganz schief, und ich kann es nicht aufhalten », déplore Jason, ou « Tout prend une mauvaise tournure, vraiment, et je ne peux rien faire pour m’y opposer » (82), ou encore « So musste es kommen », comme le déclare Médée plusieurs fois à la fin du roman.

La genèse des mythes


Un des aspects de la genèse des mythes est l’instrumentalisation consciente des rumeurs par des individus ou par les dirigeants de Corinthe. Certains éléments du mythe sont donc de pures inventions, de pures constructions individuelles et se révèlent d’une extrême dangerosité, comme le laisse entendre Médée: « Absyrtos, frère, tu n'es donc pas mort, (…) tu m'as suivie, silhouette aérienne, rumeur. Tu n'as jamais voulu être puissant, à présent tu l'es. Assez puissant pour me rattraper [...] » (117). Il est impossible de contrôler totalement ces rumeurs une fois qu’elles sont lancées (cf. les légendes autour du départ de Médée qui naissent contre la volonté d’Akamas). C’est le temps qui donne une unité à la multiplicité des versions d’un fait. Le roman montre ainsi clairement l’influence du temps sur la mémoire individuelle et collective et dévoile les mécanismes de l’oubli et de la dénaturation (« Verkennung »), qui permettent en fin de compte à une version du mythe de dominer. Citons par exemple les différentes versions de la fuite de Colchide qui circulent déjà sur le bateau: « Déjà, rien que les circonstances de notre départ de Colchide ont très vite donné lieu à des histoires différentes, voire contradictoires. » (39). Ou Akamas: « Akamas a raison: les temps passés vous paraissent d'autant plus grands qu'on s'éloigne d'eux, rien de plus normal, il est absurde de s'accrocher à eux. » (65). C’est ainsi que Colchide devient un monde idyllique dans les souvenirs des Colchidiens pour compenser l’expérience négative du présent.

Médée s’interroge sur l’existence même de faits objectifs sous la couche de mythes.

Leurs légendes s'amplifieront encore si notre situation continue d'empirer, et il ne servira à rien de leur opposer les faits. Pour peu qu'il existe encore quelque chose comme des faits, après toutes ces années. Et que, rongés de l'intérieur par le mal du pays et l'humiliation, la déception et la misère, ils ne soient pas aujourd'hui aussi fragiles qu'une coquille susceptible d'être détruite par quiconque en éprouvera l'envie. (40)

Cette interrogation est à rapprocher du principe de composition du roman fondé sur la multiplicité des voix et la genèse de faits et de la vérité dans le discours des voix. La force qui se dégage de ces mythes construits culmine à la fin, lorsque Médée elle-même, dans un acte ultime de révolte et de résignation, agit comme on l’attend d’elle, en tant que femme mauvaise et sauvage. « Je me dis, je suis Médée, la magicienne, si c'est cela que vous voulez. La sauvage, l'étrangère. Vous ne me verrez pas diminuée. » (236)

En exposant les différentes formes que peut prendre la genèse des mythes, Christa Wolf souhaite montrer dans quelle mesure le mythe de Médée., un des plus importants de notre culture occidentale, est en fait une construction idéologique, née du croisement de différentes histoires dont elle souligne l’historicité et la relativité.

Un jour Médée a écouté ces chants en ma compagnie. À la fin elle dit : ils ont fait de chacun de nous celui dont ils ont besoin. Toi, le héros, moi la méchante femme. C’est comme ça qu’ils nous ont séparés. (69-70)

Conclusion


Le roman ne raconte pas seulement une histoire de Médée, mais est à comprendre aussi comme le récit de l’inutilité de la recherche de cette histoire. Il n’apporte pas la vérité sur l’histoire de Médée. Christa Wolf réussit à travers le principe de composition de la multiplicité des voix à mettre en pratique un concept poétologique qui lui tient à cœur : celui de réseau.

Soulignons à nouveau la coexistence de tendances opposées, contradictoires au sein du roman, par exemple en ce qui concerne le processus de démythification et de mythification (cf. Médée comme figure mythique, idéalisée, qui intègre dans sa personnalité des éléments à la fois irrationnels, comme la magie, et rationnels).

Sur le plan de l’action, le roman se termine avec la stabilisation d’un système clos fondé sur l’aveuglement de soi. Mais en démontant les mécanismes menant à ce système, c'est-à-dire les mécanismes de la victime émissaire, de sacrifices fondateurs, de genèse des mythes, le roman parvient à produire l’effet inverse, c'est-à-dire à nous plonger au plus profond de notre aveuglement et donc à nous en faire prendre conscience, écrit Birgit Roser:

Am Ende von « Medea. Stimmen » steht damit als Ergebnis genau das laut Girard für den Mythos typische „geschlossene System“ der Verkennung, das im Vorspann des Romans angesprochen wird. Indem der Roman – konsequent der Kulturtheorie René Girards folgend – die Genese dieses Systems der Verkennung als Resultat von Gründungsopfern, Sündenbockmechanismen und Mythenbildung sichtbar macht, vollzieht er als Ganzes jedoch genau das Gegenteil dessen, was auf der Ebene der Romanhandlung vorgeführt wird: Er bewirkt einen Schritt „in das Innerste unserer Verkennung und Selbstverkennung“ . (2000 : 89)

Bibliographie


Hochgeschurz, Marianne (Hrsg.) (2000): Christa Wolfs 'Medea'. Voraussetzungen zu einem Text. München: dtv.

Roser, Birgit (2000): Mythenbehandlung und Kompositionstechnik in Christa Wolfs Medea. Stimmen. Frankfurt: Peter Lang Verlag.
Wolf, Christa (2001): Medea. Stimmen. Roman. München: dtv. (1. Auflage 1996).
Wolf, Christa (2001) : Médée. Voix. Paris : Editions Stock.



Pour citer cette ressource :

Cécilia Fernandez, "Medea. Stimmen: Une réflexion sur le mythe ", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), juin 2016. Consulté le 23/02/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/litterature/rda-et-rfa/wendeliteratur/medea-stimmen-une-reflexion-sur-le-mythe-