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Medea. Stimmen: structure et interprétations

Par Cécilia Fernandez
Publié par cferna02 le 28/02/2016
Cécilia Fernandez
professeur agrégée d'allemand
ancienne élève de l'ENS Lyon

Les citations sont tirées de la traduction du roman  «Medea. Stimmen» parue sous le titre  «Médée. Voix» aux Editions Stock en 2001. Voir la bibliographie proposée dans la troisième partie du dossier,  «Une réflexion sur le mythe».

Elements de structuration du roman


Principes de composition


Ce roman polyphonique se compose de onze monologues introduits par des citations et prononcés par six personnages différents, dans l'ordre suivant: Médée / Jason / Agamède / Médée / Akamas /Glaucé / Leukos / Médée / Jason / Leukos / Médée. C'est la voix de Médée qui structure le texte : elle ouvre et clôt le roman et elle intervient à intervalles réguliers, encadrant soit deux voix, soit trois voix.

D’abord, la voix de Médée encadre les voix de deux compagnons d’exil réfugiés à Corinthe, celle de Jason (ami) et celle d’Agamède (ennemie). Puis elle embrasse les voix des Corinthiens, donc des hôtes, Akamas (ennemi), Glaucé (indécise) et Leukos (ami), enfin les voix de deux figures masculines poussées par les événements à prendre position: Jason et Leukos, deux figures de l’échec masculin.
On observe ainsi la position dominante de Médée, dans la mesure où ses monologues se situent à des positions clé et que les conséquences de son attitude sont rapportées à chaque fois de manière fragmentaire et discontinue au travers des autres voix.

L'action se déroule sur quelques semaines, sauf la dernière intervention de Médée qui intervient sept ans après le bannissement de l'héroïne. Si l'on excepte cette dernière partie, on remarque que le roman reprend grosso modo le cadre temporel mis en place par Euripide, avec une concentration sur la vie à Corinthe.

Au sein du roman coexistent deux tendances semblant contradictoires au premier abord : un mouvement de déconstruction de la réalité et un autre de construction de la réalité, ou plutôt d'une réalité. En ce qui concerne la déconstruction du réel, on observe que les voix remettent souvent en question leur capacité à voir la réalité telle qu'elle est. Dans un premier temps, le lecteur a l’impression que l’on ne peut pas vraiment faire confiance aux voix de Médée, de Jason ni de Glaucé. Pourtant, dans un second temps, ces voix acquièrent une authenticité que n’a pas celle d’Akamas, pourtant le personnage connaissant le mieux la situation réelle au Palais. La déconstruction de la réalité se double d'un phénomène de contradiction: Glaucé raconte ainsi que la demeure d’Oistros a complètement été détruite par un tremblement de terre et que ses occupants sont sans doute tous morts. Or, le lecteur apprend plus loin qu’Aréthuse n’a subi qu’un léger choc. Ces procédés ont pour effet de nier l’existence d’une réalité objective et d’une vérité unique, de nier également qu’il n'y ait qu'une seule version du mythe de Médée qui soit valable et réelle. Quant au mouvement de construction d'une réalité, on remarque qu'un fait, qu'une idée apparaissent comme plausibles à partir du moment où ils sont confirmés par plusieurs voix, comme c'est le cas pour le meurtre d'Iphinoé au travers des voix de Médée, Glaucé, Leukos et Akamas.

Ainsi, la « vérité » et les « faits » sont montrés comme des constructions discursives. La plurivocité sert par conséquent à augmenter l’objectivité et la vraisemblance de ce qui est raconté, en multipliant les points de vue. Les citations au début de chaque chapitre accroissent encore le nombre de voix et donc de perspectives. Selon Birgit Roser, cette forme renvoie au concept poétique du tissu, du réseau de fils narratifs, primordial pour la poétologie de Christa Wolf. Elle témoigne aussi d’une volonté d’ouverture.

Au cœur d’un réseau serré d’effroyables rumeurs, bien protégée parce qu' inapprochable, elle [la reine Mérope] passe ses jours et ses nuits dans la partie la plus éloignée et la plus ancienne du palais […] . (22)

Quant aux citations, elles ont toutes un rapport avec le mécanisme de victimisation et avec le thème de la relation entre les deux sexes. Cela permet à Christa Wolf d’établir explicitement un dialogue entre son roman et des versions antérieures du mythe de Médée, ainsi qu’avec des auteurs contemporains, comme l'explique la critique Marianne Hochgeschurz:

es ist eine Referenz an die alten wie neuen Autoren, auch ein Hinweis auf die lange Reihe der Vorläufer und Vorläuferinnen und darauf, dass man selbst ein Glied in der Kette ist. (2000 : 81)

Citons également les paroles importantes de Leukos qui, sur un plan métatextuel, définissent le processus de lecture comme le rassemblement des pièces d'un puzzle, débouchant à la fin sur une image pétrifiant le lecteur: « lorsque tous les éléments se sont enfin réunis en une seule image qui m'a glacé d'effroi, il était trop tard.» (213).

Il est difficile de rattacher l'oeuvre de Christa Wolf, faite de monologues entrelacés, à un genre littéraire. Medea. Stimmen s’intitule faussement « roman » : le texte se rapproche ainsi du roman épistolaire avec plusieurs personnages, mais surtout du texte dramatique, c'est-à-dire du genre théâtral, comme le suggèrent la liste des personnages et les monologues. En outre, les citations de textes non fictionnels contribuent encore à exploser le cadre des genres littéraires. Il n'est pas étonnant que le texte aie été très rapidement adapté pour la scène et pour l'opéra après sa publication, ce qui montre bien sa contiguïté avec le texte théâtral.

Constellations des personnages et caractéristiques de Médée


Parmi les voix, deux personnages sont issus du mythe antique, Jason et Glaucé, tandis qu’Agaméda, Akamas, Leukos et Iphinoé sont des inventions de Christa Wolf. Lyssa, la sœur de lait de Médée, prend la place de la nourrice du mythe.

Nous pouvons établir un schéma des constellations de personnages, dans lequel Médée fait face à trois groupes différents:

– « adversaires » – AKAMAS – Créon, Turon

MEDEE – « ennemis » – AGAMEDA – Presbon
Lyssa
– – – – « sympathisants » – JASON – GLAUCE – LEUKOS

Akamas, Créon et Turon, l’assistant d’Akamas, ne deviennent pas ennemis de Médée par haine, mais soit pour se protéger, soit pour « raison d’Etat ».

Dans le roman, Médée apparaît comme une figure complexe. Son éducation en Colchide a fait d'elle une femme « libérée », consciente d’être l’égale des hommes. Elle apparaît comme sûre d’elle, consciente de sa propre valeur, ce qui provoque un sentiment de malaise et d’insécurité chez les hommes qui ne sont pas habitués à ce genre de femmes. Médée voit les choses avec « sobriété », objectivité (« nüchtern »). Elle est désignée par ses détracteurs comme « sauvage », « méchante », mais Christa Wolf la dépeint comme celle qui aide les autres, celle qui est de bon conseil, ce que son nom signifie.

Je ne suis plus une jeune femme, mais je suis encore sauvage, c’est ce que disent les Corinthiens, pour eux une femme est sauvage quand elle n’en fait qu’à sa tête.  (21)

Cette citation est intéressante car ce qui est « sauvagerie », barbarie pour les Corinthiens n’est autre que ce que nous appellerions « émancipation féminine » ou « attitude éclairée ». Est ici soulignée la relativité des points de vue, tributaires aussi de leur époque.
A plusieurs reprises, Médée est clairement opposée aux Corinthiens. L'opposition physique, par la peau brune et mate, la chevelure laineuse et les yeux de braise (21) se double d'une opposition de comportement, par la fierté et l'assurance, ainsi que d'une opposition de mentalité, avec le rejet du mensonge et de l'aveuglement de soi, art dans lequel les Corinthiens semblent exceller. Médée tire de chaque action, même négative, un bien. Ainsi, c'est lorsqu'elle est traquée dans la ville qu'elle fait la rencontre de son futur amant, le sculpteur Oistros. Mais le système patriarcal parviendra à briser cette vision optimiste de la vie.

Les femmes des Corinthiens me font l’effet d’être des animaux domestiques bien apprivoisés, elle me dévisagent comme un phénomène étrange [...]. (21)

La Médée de Christa Wolf n’a plus rien de la « furie sauvage » des premières interprétations du mythe. Elle ne le devient qu’à la fin, lorsqu’elle envahit le temple d’Héra pour placer ses enfants sous la protection de la déesse: « À la fin elle était excessive, c’est d’ailleurs ce dont les Corinthiens avaient besoin : une furie. » (275). Il est toutefois important de signaler que Médée devient cette furie à cause de son environnement, et non parce qu’elle aurait porté cette folie en elle, intrinsèquement. Elle se situe à la croisée des sphères du rationnel et de l’irrationnel, de la magie; elle n’exclut aucun de ces pôles et y voit deux façons d’appréhender la vie qui sont reliées, alors que les Corinthiens, du moins ceux au pouvoir, ne prônent que la pensée rationnelle, instrumentale, utilitariste comme seule valable. Il subsiste donc des éléments de type mythique dans le personnage de Médée, comme on le voit dans la ferveur avec laquelle elle se plonge dans la célébration de la fête de Déméter ou lorsqu'elle redonne vie à Jason.

Médée posa longuement sa main sur ma poitrine provoquant ainsi en moi un tourbillon qui me redonna la vie. Jamais je n’avais éprouvé quelque chose d’aussi miraculeux, cela ne devait jamais prendre fin. À un moment j’ai murmuré : Tu es une magicienne, Médée, et elle, sans s’étonner, me répondit simplement : Oui. (81)

A la fin du roman, Médée se demande à quel monde elle appartient et regrette de ne pouvoir poser cette question à personne. On peut interpréter ce passage comme une résignation de sa part, ou comme l'expression d'un espoir qu'un jour existera un monde dans lequel on pourra être soi-même, libre, et vivre en paix avec les autres. Birgit Roser conclut:

Christa Wolf hat « kein(en) neue(n) Mythos der fremden ‘wilden Frau’ geschaffen. Vielmehr handelt es sich bei Medea um den Entwurf einer von Grund auf aufgeklärten, modernen Frau, der es allerdings gelingt, positiv bewertete,nicht rationale Elemente in ihre Persönlichkeit zu integrieren. Sie trägt auch insofern mythische Züge, als sie von Anfang an als fertiges (Vor-) Bild gesetzt wird und keine Reflektion über die Möglichkeit und Wege, eine solche Position zu erreichen, stattfindet. (2000 : 126)

Style et formes discursives

Si l’on compare avec Cassandre,  le récit à sujet mythologique publié en 1983, le style dans Medea est simplifié; Christa Wolf ne recourt pas au mètre iambique comme cela avait été le cas dans de longs passages de Cassandre. La richesse du lexique apparaît limitée: même si  les voix appartiennent à des personnages de sexe différent, issus de différentes couches sociales et d’origines diverses, il n'y a pas de différenciation au niveau du langage. L'emploi récurrent du discours indirect par les voix crée plutôt une impression d’unité, de ressemblance.

Il existe cependant quelques moyens pour différencier les personnages. Agaméda par exemple utilise très souvent le pronom personnel « je », ce qui souligne son égocentrisme. Les lieux communs émaillant le discours de Jason marquent son incertitude, comme son recours fréquent au pronom indéfini « on »: « Je me suis cassé la tête pour savoir pourquoi on voulait s’en débarrasser. » (64) Le langage familier permet à Wolf de renouveler le mythe en faisant apparaître la Barbare Médée comme supérieure au niveau de la langue au grec Jason.

La forme du monologue est également pleine de sens : les monologues montrent que la communauté est brisée, que la communication entre les gens est vouée à l’échec. Le dernier monologue de Médée se distingue des autres par des phrases courtes, nominales, par l'importance des questions, privées de leur point d'interrogation, comme si Médée savait qu'elles ne trouveraient pas de réponse ou comme si elle n'avait plus la force d'y répondre. Apparaît la forme hachée de la malédiction, qui exprime le bouleversement émotionnel et anticipe sur le passage à l'aphasie, non seulement chez Médée mais aussi pour toute la société corinthienne.

Interprétations possibles


Un roman à clé politique

De nombreux critiques ont vu dans cette oeuvre un « roman à clé » politique (« Schlüsselroman ») mettant en scène la RDA et la RFA sous les traits des villes de Colchide et de Corinthe. Il s'agit d'une interprétation plausible, Christa Wolf ayant elle-même désigné Médée comme « la Barbare venue de l’Est ». On trouve dans le texte plusieurs allusions à la situation orientale de la Colchide et occidentale de Corinthe.

La modeste Colchide, qui s’est peu à peu éloignée de ses idéaux tels que la répartition égale des biens, le pacifisme des relations entre les hommes, et son vieux dirigeant opposé à tout changement ne sont pas sans rappeler la RDA et Erich Honecker. De même, les réunions des opposants dans le temple d’Hécate dont Médée est la prêtresse évoquent les réunions des réformistes et pacifistes dans les églises de RDA avant la chute du mur, qui furent le point de départ de grandes manifestations à Leipzig, à Dresde et finalement à Berlin. Enfin, à l’instar des Colchidiens qui fuient leur pays, des milliers d’opposants au régime ont quitté la RDA tout au long de son histoire. Quant à Corinthe, elle est montrée comme un Etat « capitaliste », obsédé par l’or. C’est d’abord un Eldorado pour les réfugiés, un paradis qui finit par se révéler comme une illusion, une expérience proche de celle vécue par les citoyens de la RDA après la réunification.

Corinthe est possédée par la convoitise de l’or. (…) Plus surprenant encore : on estime la valeur d’un citoyen de Corinthe à la quantité d’or qu’il possède, et c’est ce qui permet de calculer les impôts qu’il doit payer au palais. (46)

Mais cette interprétation allégorique n’exclut en aucun cas d’autres interprétations, au contraire, le roman permet une multitude d’interprétations possibles, tout comme le mythe.

Un roman à clé autobiographique

Les points communs entre Médée et Christa Wolf ne manquent pas. Médée est une princesse très appréciée de ses concitoyens, surtout du peuple; Wolf, elle, est un auteur célèbre, très appréciée dans toutes les couches sociales, elle a même été envisagée pour le Prix Nobel. Toutes deux passent à l’Ouest et sont dans un premier temps reçues avec les honneurs, car leur réputation les a précédées. Mais elles sont toutes deux victimes de terribles campagnes de calomnies. (Voir la biographie de Christa Wolf pour plus de précisions).

Un roman féministe


Il ne s'agit pas seulement d'un roman à clé. L'oeuvre met aussi en scène le conflit d’une femme forte et sûre d’elle, éclairée, avec une société de type patriarcal. Le roman concentre en fait sur une génération,celle de Médée, une évolution qui a dû se produire sur 2500 ans selon Wolf, celle du passage de structures dominées par le matriarcat à un système patriarcal. L'auteur s’intéresse beaucoup au féminisme et aux théoriciens du pouvoir matriarcal, comme Friedrich Engels et Johann Jakob Bachofen. Wolf pense que le processus historique violent qui a conduit à vaincre les femmes et à installer le patriarcat se reflète dans les mythes. Cette démarche est problématique dans la mesure où Wolf ne fait pas de différence entre Histoire et mythe, entre la femme et l’image de la femme véhiculée par les mythes. Elle pose ainsi la narration mythologique comme le reflet fidèle de l’Histoire.

Le roman se fonde sur un conflit entre Médée et les hommes, et ce sont les hommes qui échouent finalement face à elle. Mais le discours féministe reste modéré, dans le sens où différents types d’hommes sont représentés: si Akamas et Créon sont mauvais, si Jason est un lâche et un couard, si Leukos se détruit lui-même par sa lâcheté, il reste toutefois les figures positives du « vieux » (l’amant d’Aréthuse) et surtout du sculpteur Oistros. D'ailleurs, certaines femmes sont également mauvaises, comme Agaméda, ce qui évite tout manichéisme simplificateur, toute idéalisation univoque de la femme. Christa Wolf ne pense pas en effet qu’il y ait jamais eu une forme de pouvoir matriarcal total, ce qui explique que les communautés de femmes soient présentées comme utopiques dans ses écrits.

Ce sont ces structures matriarcales qui sont porteuses d’espoir dans le roman, comme on le voit dans l’image du passé heureux en Colchide, avant le roi Aiétès, et dans les images d’un bonheur trouvé dans le quotidien -et pas dans les actions héroïques- avec les passages sur Médée dans sa hutte au matin avec ses enfants ou sur la vie d’Oistros et d’Aréthuse, marquée par le travail, l'artisanat, l'art et l'amitié au sein du faubourg, le seul locus amoenus du texte. A contrario, la communauté des femmes dans les montagnes n'a pas valeur de modèle, les femmes y devenant sauvages. Mais se lit un certain pessimisme chez Wolf car ces structures sont montrées comme utopiques. Ainsi, Oistros est « sans lieu » : on ne connaît ni ses origines, ni sa famille. Et, dès le tremblement de terre, ces lieux hors du monde disparaissent pour de bon.

Il ne faudrait pas en conclure que la solution pour mener une vie heureuse se trouve dans le passé. Rappelons que la mort d’Absyrtos, le petit frère de Médée, est causée par le recours fanatique et irrationnel aux rituels anciens. Birgit Roser écrit à ce sujet :

Um den Mythos für die Gegenwart fruchtbar zu machen, ist es nötig, nicht naiv und willkürlich auf mythische Bilder zurückzugreifen, sondern den Mythos bewusst zu entmythisieren und zu aktualisieren und damit den potentiell gefährlichen, von ihm ausgehenden irrationalen ‚Schauder’ zu bannen. (2000 : 119)


Un roman sur l'exclusion

La thématique de l'étranger, de l'exilé traverse également le roman. Les étrangers sont acceptés tant qu'ils s’intègrent avec discrétion et que la situation économique est bonne. Cela fait bien sûr écho aux actions xénophobes qui marquent les années 90. Dans ce roman, Christa Wolf tente de mettre à nu les racines de la violence. Elle se demande notamment pourquoi notre monde civilisé et humaniste est sans cesse soumis à des périodes de régression marquées par l’irrationnel et la cruauté : « Warum ist, das, was wir uns erarbeitet haben an Zivilisation und Humanität so leicht zerstörbar, warum gibt es immer wieder Rückfälle in Irrationalität und Grausamkeit?» Selon Wolf, en périodes de crise, notre civilisation recourt toujours aux mêmes modèles comportementaux, c'est-à-dire à l'ostracisme, à la construction d'un bouc émissaire, à la création d'ennemis (« Feindbilder »).

Elle transpose en fait dans la littérature les travaux du sociologue René Girard sur le mécanisme de la victime émissaire, en décrivant les différentes étapes qui marquent la chute de Médée. Il existe deux types de victimes selon Girard : le bouc émissaire, la « victime émissaire » (Médée) et la « victime fondatrice » ou « victime réconciliatrice » (Iphinoé, Absyrtos) qui servent à fonder une cité et à stabiliser le patriarcat. « De deux choses l’une : j’ai perdu la raison ou leur ville est fondée sur un crime. » (18). Les sacrifices des deux enfants servent à stabiliser le pouvoir patriarcal menacé par un dernier sursaut du pouvoir matriarcal originel. Mais ce sacrifice entraîne chez les Corinthiens un sentiment de culpabilité et la peur que leur secret ne soit un jour révélé, ce qui crée une violence latente prête à exploser à chaque nouvelle crise. La « victime fondatrice » fait partie de la communauté et la représente dans son ensemble, alors que la « victime émissaire » est un étranger ou considéré comme tel par le collectif (il peut par exemple être rejeté à cause d’une difformité, comme c’est le cas pour Œdipe). Ces deux types de victimes ont la même fonction: ils sont rendus coupables de la crise et symbolisent en même temps le retour à l’ordre. Leur mort ou leur bannissement permet le dépassement de la crise et la consolidation de la communauté. Christa Wolf montre que ce mécanisme de la victime émissaire est présent partout, pas seulement à Corinthe : la magicienne Circé, le modèle de Médée, a elle-même été victime de ce mécanisme et chassée de Colchide par ses adversaires politiques. La naissance et l’explosion des mécanismes de la violence collective ne sont donc pas l’apanage des Corinthiens: les femmes colchidiennes elles aussi en font l’expérience lors de l’éclipse de lune avec l’émasculation de Turon. Ainsi, Wolf désigne les mécanismes de la violence collective et institutionnelle (cf. le faux-procès) comme universels

Pour citer cette ressource :

Cécilia Fernandez, "Medea. Stimmen: structure et interprétations", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2016. Consulté le 22/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/litterature/rda-et-rfa/wendeliteratur/medea-stimmen-structure-et-interpretations