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La répétition dans le discours de Martin Luther King "I have a dream"

Par Emmanuelle Prak-Derrington : Maître de Conférences - ENS de Lyon
Publié par Cécilia Fernandez le 06/03/2015

Le discours de Martin Luther King



Sur le plan formel, le discours de Martin Luther King allie avec une très grande maîtrise les deux figures les plus importantes de la rhétorique : la figure de la métaphore et celle des formes-sens de la répétition. Mais c’est dans la troisième et dernière partie, initiée par l'anaphore rhétorique « I have a dream », que les répétitions se déploient de manière spectaculaire. L’apogée du discours coïncide donc avec la mise en œuvre systématique de la répétition réticulaire.

Nous reproduisons ci-après la fin du discours dans la langue originale ; le caractère phonique des répétitions infra-lexicales, très importantes dans la deuxième partie du discours, disparaitraient avec la traduction. Nous indiquons en italique les figures de syntaxe qui sont répétées, avec leurs noms soulignés entre crochets au fur et à mesure de leur apparition :

(1) And so even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream.

(2) It is a dream deeply rooted in the American dream.

(3) I have a dream [répétition et variation du rhème « a dream » : épanode + anadiplose, qui recatégorise l’épanode rhématique a dream en anaphore thématique, qui va jusqu’a (10)] that one day this nation will rise up and live out the true meaning of its creed: « We hold these truths to be self-evident: that all men are created equal. »

(4) I have a dream that one day on the red hills of Georgia the sons of former slaves and the sons of former slaves owners will be able to sit down together at a table of brotherhood.

(5) I have a dream that one day even the state of Mississippi, a desert state, sweltering with the heat of injustice and oppression, will be transformed into an oasis of freedom and justice.

(6) I have a dream that my four children will one day live in a nation where they will not be judged by the color of their skin but by the content of their character.

(7) I have a dream today. (8) I have a dream [reduplication] that one day the state of Alabama, whose governor's lips are presently dripping with the words of interposition and nullification, will be transformed into a situation where little black boys and black girls will be able to join hands with little white boys and white girls and walk together as sisters and brothers.

(9) I have a dream today. (10) I have a dream [reduplication] that one day every valley shall be exalted, every hill and mountain shall be made low, the rough places will be made plain, and the crooked places will be made straight, and the glory of the Lord shall be revealed, and all flesh shall see it together.

(11) This is our hope. (12) This is the faith with which I go back to the South. (13) With this faith [anadiplose, recatégorisation du rhème informationnel en thème informationnel + 1ère occurrence de l’anaphore With this faith qui va jusqu’ à (15)] we will be able to hew out of the mountain of despair a stone of hope. (14) With this faith we will be able to transform the jangling discords of our nation into a beautiful symphony of brotherhood. (15) With this faith we will be able to work together, to pray together, to struggle together, to go to jail together, to stand up for freedom together [épiphore], knowing that we will be free one day.

(16) This will be the day when all of God's children will be able to sing with a new meaning

(17) « My country, 'tis of thee, sweet land of liberty, of thee I sing. Land where my fathers died, land of the pilgrim's pride, from every mountainside, let freedom ring. » [ouverture de l’antépiphore (A…A), qui encadre la clausule, qui se ferme en (27)]

(18) And if America is to be a great nation this must become true.

(19) So let freedom ring from the prodigious hilltops of New Hampshire. [ouverture de la symploque : conjonction de l’anaphore (thématique) Let freedom ring à l’ouverture et de l’épanode (rhématique) à la clôture : from + Nom, de 19 à 26]

(20) Let freedom ring from the mighty mountains of New York.

(21) Let freedom ring from the heightening Alleghenies of Pennsylvania!

(22) Let freedom ring from the snowcapped Rockies of Colorado!

(23) Let freedom ring from the curvaceous slopes of California!

(24) But not only that; let freedom ring from Stone Mountain of Georgia!

(25) Let freedom ring from Lookout Mountain of Tennessee!

(26) Let freedom ring from every hill and molehill of Mississippi [fermeture de la symploque].

(27) From every mountainside, let freedom ring [fermeture de l’antépiphore: répétition de (17) avec inversion].

(28) And when this happens, when we allow freedom to ring, when we let it ring from every village and every hamlet, from every state and every city, we will be able to speed up that day when all of God's children, black men and white men, Jews and Gentiles, Protestants and Catholics, will be able to join hands and sing in the words of the old Negro spiritual

(29) “Free at last! (30) Free at last!” (31) Thank God Almighty, we are free at last! [chute, clausule de la clausule : réduplication]

On le voit, la répétition réticulaire, en se déployant, met en œuvre conjointement les niveaux phonique (voire en particulier toutes les allitérations et assonances de (19) à (26) : « from the mighty mountains of New York », « from the snowcapped Rockies of Colorado » etc.), lexical (les noms sont préférés aux pronoms, non pas « the sons of former slaves and those of former slaves owners » mais bien « the sons of former slaves and the sons of former slaves owners » etc.), syntaxique (le choix de moules syntaxiques simples, réduits dans leur grande majorité aux compléments obligatoires, qui affichent, de manière transparente, le binarisme de la structuration informationnelle en thème et rhème), énonciatif (la distribution régulière, exactement aux mêmes places dans les énoncés, des marqueurs de plans énonciatifs : les temps verbaux et les pronoms personnels), rythmique (omniprésence des rythmes binaires « from every village and every hamlet », « black men and white men »…). Cette répétition multiforme rend ainsi possible la co-émergence d’une macro-figure de répétition.

On observe une concordance entre le niveau phrastique et transphrastique des figures syntaxiques. Ce fait n’est pas particulier au discours de Martin Luther King ; nous avons proposé une analyse similaire pour un autre grand discours, celui de Charles de Gaulle à la Libération de Paris, dans un article intitulé « ‘Toute répétition est en principe faute de style’ », à paraître. Mais il faudrait bien sûr approfondir avec l’étude d’autres extraits de discours les pistes ci-après esquissées.

La figure d’ouverture, centrifuge, de l’anaphore est distribuée dans la première moitié de l’extrait (1 à 13), les transitions, forcément réduites sont assurées par la figure de l’anadiplose en (3), en (13), et c’est la figure centripète, de clôture, de l’épiphore ( « we will be able to work together, to pray together, to struggle together, to go to jail together, to stand up for freedom together » (15)), qui nous fait passer à la deuxième moitié de l’extrait. Lorsque l’orateur arrive à la clausule de son discours, on assiste alors à un véritable bouquet final de répétitions : anaphore et épanode se conjuguent pour former une symploque (de (19) à (26)), symploque elle-même encadrée par la figure circulaire de l’antépiphore ((17) et (27) répètent un vers d’un hymne patriotique), elle-même relayée, en (29) par la figure de la réduplication.

C’est surtout dans les clausules que la nécessité du rythme se fait sentir […] ; l’oreille, après avoir entendu des paroles ininterrompues […] juge surtout au moment où l’élan s’est arrêté et a laissé le temps de voir. […] C’est là que le discours fait une pause ; c’est là le point que l’auditeur attend, là qu’éclatent tous les applaudissements. (Quintilien 1978 : 248)

Le discours se clôt sur une phrase répétée trois fois : « Free at last! Free at last! Thank God Almighty, we are free at last! » Cette ultime figure de répétition apparaît ici comme un couronnement, comme clausule de la clausule. Elle introduit, pour la première fois dans notre extrait, un rythme ternaire (le chiffre trois est celui de la Trinité, Dieu est Un en Trois). La « triplication »[1], qui répète ici un énoncé dans sa totalité, surmonte ainsi le binarisme entre thème et rhème, et effectue alors la synthèse et le dépassement de toutes les précédentes figures de répétition.

[1] Le terme consacré est en fait celui de « réduplication », une figure dont Watine a montré toute la complexité, en la décomposant en un schéma énonciatif tripartite (Watine 2012).

Article complet d'Emmanuelle Prak-Derrington


Consulter l'article complet "Au-delà de l'anaphore rhétorique. Figures de répétition et textualisation" d'où est extraite l'analyse du discours de Martin Luther King.
Pour citer cette ressource :

Emmanuelle Prak-Derrington, "La répétition dans le discours de Martin Luther King "I have a dream"", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2015. Consulté le 21/08/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/langue/linguistique-textuelle/la-repetition-dans-le-discours-de-martin-luther-king-i-have-a-dream-