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Comparaison du 'Baiser' de Klimt et de 'Cardinal et Nonne' de Schiele

Elisabeth Malick
doctorante ENS LSH


Der Kuss (Le Baiser), 1907/1908       
Huile sur toile, 180 x 180 cm
Vienne, Österreichische Galerie
Site du Belvedere (Vienne)

Kardinal und Nonne (Liebkosung) [Cardinal et Nonne (Caresse)], 1912
Huile sur toile, 69,8 x 80,1 cm
Vienne, Collection Rudolf Leopold
Lien Schiele: http://www.leopoldmuseum.org/(le tableau étant strictement protégé par des droits d'auteur, seule une reproduction sur carte postale est disponible dans la rubrique Leopoldmuseum shop)
 

Contexte

L'étreinte amoureuse est un thème répandu dans les productions artistiques du tournant du siècle (cf. Rodin : Le Baiser (1888-1898), Munch : Le Baiser (1897), Klimt : Frise Beethoven (1902), L'accomplissement (1909), Kokoschka : La fiancée du vent (1914), Schiele : Etreinte (1917)). La manière originale dont Le Baiser de Klimt et Cardinal et Nonne de Schiele déclinent ce thème nous permet de mieux comprendre les conceptions artistiques divergentes des deux peintres. Il est évident que Cardinal et Nonne est une référence au Baiser de Klimt, mais le jeu de parallèles qui lie les deux œuvres ne fait que souligner davantage encore leurs différences.

Ces deux œuvres voient le jour dans des contextes très différents, relativement à la vie de leurs auteurs respectifs. En 1908, Klimt est un peintre reconnu, en pleine maturité artistique, qui explore depuis 1902 (réalisation de la frise Beethoven) les multiples possibilités du style bi-dimensionnel, mêlant l'abstrait et la forme pure au figuratif. Le Baiser s'inscrit dans la série de toiles sur fond or, caractéristique des productions de Klimt à cette période (cf. L'Espoir (1907-1908), Portrait d'Adèle Bloch-Bauer (1907)).

Lorsqu'il réalise Cardinal et Nonne en 1912, Schiele se trouve dans une période de sa vie beaucoup plus tourmentée : en 1912 en effet, il est successivement arrêté pour détournement de mineure et transféré en prison - jusqu'à ce que la plainte s'avère infondée - puis condamné à trois jours de prison pour « diffusion de dessins immoraux ». Cette expérience ne fait qu'accentuer sa révolte contre l'ordre établi et il exprime son mépris de la société dans un certain nombre d'œuvres provocantes, dont Cardinal et Nonne.


Quelques pistes d'étude

Une composition parallèle

C'est là que réside le parallèle évident entre les deux œuvres : les personnages sont placés au centre de la toile, nimbés d'un halo qui s'évase vers le bas et se détache d'un fond de couleur plus sombre. Le halo est légèrement décalé sur la gauche, ce qui crée comme un abîme sur le côté droit du tableau, aux pieds du personnage féminin.

Des couleurs et des motifs contrastés entre les deux oeuvres

 

Le Baiser fait partie de la phase de création de Klimt appelée phase « dorée ». L'emploi de l'or a à la fois une dimension ésotérique, dans la mesure où il évoque des associations magiques ou religieuses, et une dimension matérielle qui fait de l'œuvre un objet précieux. L'aura dorée qui entoure les personnages est comme un écrin qui les réunit et les isole du monde extérieur. Ce monde extérieur n'est d'ailleurs représenté que par le fragment de prairie en fleur, extrêmement stylisé. La scène n'a pas de lieu précis. Elle se situe hors du temps et de l'espace. Il s'agit d'une représentation du couple tout à fait en accord avec les principes de l'Art Nouveau, qui cherche l'essence esthétique dans le lien global avec la nature et le cosmos (ce qui explique l'attirance de ce mouvement artistique pour les symboles) : la nimbe d'or se prolonge en motifs végétaux qui viennent se mêler à la prairie en fleur. Les vêtements des personnages participent du même projet : si l'on ne craint pas les clichés, l'ornementation peut être considérée comme une représentation des caractéristiques biologiques et psychologiques de l'homme (formes dures et rectangulaires) et de la femme (formes douces et sinueuses), mais dans tous les cas, cette ornementation abolit toute référence sociale.

Schiele, élève et ami de Klimt, revoit l'œuvre du maître dans un style beaucoup plus tourmenté. Plus d'ornementation ici, les couleurs sont données « toutes crues ». L'or fait place au rouge de la passion associé au noir des ténèbres, du secret, du péché.  Ces deux couleurs font aussi référence aux attributs sociaux des personnages : le rouge de la robe de cardinal vient s'associer au noir de l'habit de nonne. En soulignant ainsi l'appartenance des amants au corps religieux, Schiele provoque ouvertement le pouvoir clérical. En plaçant cette étreinte dans cette réalité sociale, il lui donne également une toute autre dimension : il s'agit d'une étreinte interdite, qui brave la crainte de Dieu. Le rayon de lumière qui entoure les amants n'est plus un écrin qui les isole du monde ; au contraire ce demi-jour expose le couple enlacé et coupable au regard du spectateur.

Des positions et expressions différentes

 

Le couple du Baiser est isolé dans sa bulle d'or et replié sur lui-même : l'homme détourne la tête et la femme ferme les yeux, comme entièrement absorbée par ce moment. Cela crée très nettement un effet de distanciation par rapport au spectateur. Le couple semble figé dans l'instant et ne plus rien percevoir d'autre. Cette immobilité le met à l'abri de l'épreuve du temps et de la décadence. Si les amants du Baiser peuvent êtres perçus comme l'incarnation du bonheur érotique sans nuage, c'est parce qu'il se place au-dessus de toute réalité, qu'elle soit sociale ou temporelle. La peinture peut alors faire l'objet des projections les plus variées, ce qui explique sa grande popularité. 

Si la position à genoux de la femme du Baiser évoque l'abandon total à la volupté, cette même position reprise dans le tableau de Schiele prend un caractère bien plus subversif. Cette position associée aux mains jointes des personnages évoque clairement la prière, et revêt un aspect sacrilège puisqu'il s'agit dans le même temps de représenter les caresses des amants. La position crispée des personnages, le regard furtif que la nonne adresse au spectateur (faisant de celui-ci un voyeur), créent une véritable tension. Contrairement à Klimt, Schiele ne met pas en scène un amour idéalisé, mais peint l'amour comme sombre désir, comme passion ardente et inéluctable.


Références bibliographiques


Fischer, Wolfgang Georg, Egon Schiele, Taschen Verlag, Cologne, 1998.

Friedel Gottfired, Gustav Klimt, Taschen Verlag, Cologne, 1997.

 

Pour citer ces ressources :

Elisabeth Malick. 10/2007. "Comparaison du 'Baiser' de Klimt et de 'Cardinal et Nonne' de Schiele".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 28 octobre 2012.
Consulté le 3 septembre 2014.
Url : http://cle.ens-lyon.fr/allemand/comparaison-du-baiser-de-klimt-et-de-cardinal-et-nonne-de-schiele-28936.

 

 

 

Analyse picturale du tableau de Klimt (composition, lignes directrices, couleurs...) : peintre-analyse.com
 
 
mise à jour le 28 octobre 2012
Créé le 9 octobre 2007
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues