Suivons encore les traces de Georges Martin dans son analyse du discours historiographique à travers l'activité de compilation mais dans une modalité spécifique qui nous intéresse tout particulièrement : l'évolution et la
traduction des lexies désignant l'aristocratie dans les chroniques en latin de Luc de Túy et de Rodrigue de Tolède et dans la chronique en castillan que constitue
l'Histoire d'Espagne réalisée par l'atelier royal d'Alphonse X (6). Georges Martin constate un écart entre la riche palette de lexies castillanes présente dans l'Histoire d'Espagne (
« condes », « fijos dalgo », « cavalleros », « nobles », « ricos omnes », « grandes », « altos omnes », « omnes onrrados », « omnes buenos ») et l'éventail plus restreint de termes latins manié par les chroniqueurs que les compilateurs alphonsins citent et reprennent (« nobiles » et « milites » chez Luc ; « nobiles », « magnates » et « milites » chez Rodrigue). Sur cette différence numérique se greffe un décalage fonctionnel : dans l'usage qui en est fait, les lexies latines et castillanes ne se superposent pas. Or, comme Georges Martin le souligne, à juste titre :
L'évolution linguistique n'induisait nullement [...] qu'un terme des textes-sources employé plusieurs fois dans le même sens [...] reçût plusieurs correspondants dans le texte cible, [...] ni qu'à l'inverse, une seule lexie du texte-cible [...] fût chargée de rendre des lexies qui, dans les textes-sources, étaient chargées de significations complémentaires. [...] La traduction s'est doublée d'une révision sémantique des textes (7).
Cette révision sémantique méritait une analyse approfondie. Les structures linguistiques, ici à travers le choix des lexies, étaient donc révélatrices de « profondes tendances sociales, mentales » et surtout d'une « intention de propos » (8) que Georges Martin n'a guère tardé à mettre au jour. Plus que tout, ce qui a frappé ce chercheur dans l'observation des lexies employées par les compilateurs alphonsins, c'est l'extension hiérarchique considérable de la lexie «
omnes buenos » comme dénotation exhaustive de l'aristocratie laïque, noblesse et chevalerie rassemblées. D'après lui, cette lexie, employée pour mettre en valeur la loyauté et les qualités intellectuelles mises au service du roi, a contribué à prendre les nobles au piège de leur représentation dans le texte de
l'Histoire d'Espagne : bonté et « grandeur vouée à la grandeur du prince »(9). Cette constatation qui paraît anodine, associée à d'autres conclusions tirées de l'analyse des diverses opérations fondamentales de la compilation, est pourtant un élément vertébrant de l'évaluation des discours politiques sous-jacents dans les différentes chroniques étudiées. L'usage des lexies, dans l'œuvre de Luc et de Rodrigue, et leur traduction, dans
l'Histoire d'Espagne, sont bien au service d'une « représentation valorisée de l'ordre politique » (10), telle que la décrit, pour conclure, Georges Martin :
Du Chronicon, les compilateurs alphonsins ont donc conservé la défiance portant sur la noblesse, mais, comme dans le De rebus, ils l'ont concentrée sur ses membres les plus hauts, montrant l'existence d'un groupe d'aristocrates unis, du haut en bas de la hiérarchie des états, dans la défense de la royauté ou de l'autorité qui la préfigure. [...] Luc manifestait les fractures du corps aristocratique pour mieux dénoncer la menace que la puissance nobiliaire faisait peser sur la royauté ; Rodrigue sauvait la noblesse en l'intégrant à une aristocratie homogène, majoritairement dévouée à la couronne. [...] la noblesse n'est ni condamnée, ni sauvée par les auteurs de l'Histoire ; leur objectif est de lui indiquer - dans une valorisation dynamique, qui dégage sa part de « bonté » - le bon chemin, l'invitant à se joindre à la seule élite qui vaille : l'élite publique - qui l'inclut et la déborde - des omnes buenos, ciment de l'autorité politique souveraine et (à mots à peine couverts) support du projet monarchique (11).
Une telle analyse suffit à démontrer la portée idéologique que peut revêtir la traduction, comme la compilation. Si « dans l'interstice des sources, l'historien continue de phraser son discours » (12), il en est de même pour le juriste-traducteur. Et comme le rappelle Nadine Ly : « Traduire c'est aussi faire œuvre idéologique et politique (on ne traduit pas n'importe qui n'importe quand) » (13), ni n'importe comment, ajouterais-je. La traduction, finalement, n'est qu'astreinte, non pas tant au texte-source, comme on le dit souvent, qu'au nouveau message que l'on veut exprimer ou qui doit être exprimé. La liberté que le traducteur prend, de façon limitée, mais effective, par rapport au texte-source, il la perd dès lors qu'il est contraint d'exprimer un nouveau message dont le texte-cible doit être porteur. En ce point, la traduction devient, elle aussi, un discours dont le sens ultime doit être mis en lumière.